Déambulation 32. De l’autre côté du calme.



Je suis parti de Montréal en traitant de son chaos. J’ai voulu écrire une autre entrée dans ce blogue avant de partir, car j’ai vécu les derniers jours avant mon départ de façon totalement chaotique. Il y a eu des déménagements importants, le départ de ma sœur pour plusieurs mois, la préparation de ce voyage, les au revoir, la fête des pères, des anniversaires. Il y a eu la pluie et le beau temps, la chaleur torride, l’abus d’alcool et les journées au parc. Je n’ai pas écrit de nouvelle entrée, car le temps m’a manqué. À une publication hâtive, j’ai préféré laisser croître en moi le désir d’écrire, car c’est bien pour cela que je suis ici, à Barcelone, dans cette ville dont le chaos fait partie des principales caractéristiques. Sa plus belle qualité, son plus grand défaut.

Entre un chaos et un autre, il y a eu une nuit de répit, celle du voyagement. Prendre l’avion avec une escale à Paris est toujours une épopée, seulement cette fois ça s’est fait doucement. Les deux sièges à côté du mien étaient vides de Montréal à Paris; j’ai pu étirer mes jambes à ma guise, m’installer confortablement et me sentir réellement flotter entre deux continents. Air France étant ce qu’elle est, le vin était bon, le pain à volonté et le porto en cadeau. Peu de turbulences : la tranquillité. Dans ce Boeing, je me suis senti léger.

C’était un réel moment de répit que je n’ai pu contourner. Je me suis laissé bercer par le bruit lourd et étouffé des moteurs, de l’air qui circule, des conversations chuchotées qui ressemblent à des rumeurs. Avant d’atterrir, j’ai aperçu un autre avion, peut-être plus petit que le mien, qui flottait au loin. Mon hublot devenait un miroir à travers lequel j’étais passé pour y voir la légèreté. Sur fond d’horizon, je me suis dit je traverse le calme.


Le répit s’est arrêté net, dès mes premiers pas au centre de Barcelone. La ville a bien fait son devoir de me lancer son désordre en plein visage. Heureusement, je me débrouille bien, dans le chaos.

Au-delà des désordres connus de cette ville – voitures qui klaxonnent, prostitués qui sifflent, vendeurs ambulants qui piaffent, touristes qui s’exclament, enfants qui pleurent, parents qui chicanent, chansons à tout bout de champ, marteaux piqueurs qui mitraillent, pétards qui éclatent –, le chaos politique est (et sera encore davantage à l’avenir) archi présent. Impossible de déambuler dans Barcelone sans voir qu’il y a de la grogne dans l’air. Des slogans plus ou moins créatifs, plus ou moins innovateurs, déchirent les murs et les statues. À la Plaça de Catalunya, plus d’une centaine de tentes sont montées pour abriter les jeunes « indignés ». Il y avait même des matelas installés dans les arbres, soutenus par des bâtons, des feuilles, des cordres et des filets. C’est la ville dans tout ce qu’elle a de public, de collectif et d’engagé que les indignés ont décidé d’occuper.







Ils sortent dehors et font du bruit. Certains diront qu’ils salissent les rues et les façades, mais il me semble que ces rues et ces façades étaient déjà prises dans le chaos le plus total, si constant et si présent que seuls les touristes comme moi le voyaient, arrivaient même à l’aimer.

Je n’ai jamais vu une telle occupation de l’espace public. Montréal est une ville calme.  Les Montréalais sont tranquilles, gentils, on le sait partout dans le monde qu’ils ne crient pas comme les Méditerranéens, ils sont connus pour ça. Ils s’insurgent, certes, ils se rassemblent et manifestent parfois, la plupart du temps à coups de tracts, slogans, associations et tam-tams. Mais ici, on prend la rue pour la garder.

Ces rues ne sont pas miennes. J’ai beau me retrouver facilement dans cette ville faite toute croche, parmi ses langues qui cohabitent dans le désordre, parmi ce mélange de glamour et de grande pauvreté, parmi la constante confrontation du machisme et de la diversité sexuelle. J’ai beau dire que je suis bien ici, que la déambulation y est facile ; en voyant ces tentes, ces statues dénaturées, ces slogans graffités à même le sol comme de profondes blessures, je me suis dit que le chaos m’avait devancé. Il est là, devant moi, assez grand, assez gros et assez fort pour tenir une promesse ou une menace, celle d’éternellement demeurer au-devant de nos aises et nos attentes, celle de ne jamais se cacher derrière le confort du calme plat. 



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