Déambulation 31. Montréal torride.



À quelques semaines d’un nouveau départ vers un pays émouvant, d’une fuite, peut-être d’un nouvel exil, je pose un regard changé sur la ville. Cela coïncide avec ce moment où mon appareil a décidé de ne plus fonctionner, avec l’arrivée de la folie de la ville – pluie, bourrasques, chaleurs insupportables, smog, averses, soleil, sueur, encore la pluie –, avec l’arrivée de ma propre folie qui s’est traduite, cette année, par mon pattern le plus clair depuis trois ans : partir. Cette fois, ce n’est pas la faute à Montréal. C’est ma faute. Je me suis habitué à partir. Je me suis habitué à quitter la ville.

J’ai décidé de partir à Barcelone parce que la mer, la chaleur et l’espagnol s’y trouvent, trois éléments qui me confrontent, par de drôles de clichés, à mes origines; mais aussi parce que l’Europe, le catalan et les voyous du Raval me confrontent encore à l’ailleurs, à ce qui m’est étranger. Pour écrire, j’ai encore besoin de cette double dose de confrontations, familier/étranger. Parce que c’est bel et bien pour écrire que je pars. 

À Montréal, pourtant, le familier est tout aussi clair que l’étranger. Cette double dose, je la sens encore; c’est bien elle qui me fait déambuler. Mais il faut aller voir ailleurs si j’y suis. Cette formule creuse m’est pourtant signifiante, puisque je vais ailleurs pour voir si  je y est. 

Quand je décide de partir, mon regard change. C’est là que se révèlent des lieux et des détails que je n’avais pas su voir auparavant. Comme quoi une autre formule creuse trouve sa place : c’est quand on arrête de chercher qu’on trouve. C’est pourquoi, malgré un manque d’inspiration flagrant (j’ai la tête ailleurs, ces temps-ci, en plein dans un recueil que je voudrais terminer), j’ai décidé de donner une dernière chance à Montréal avant mon départ. Je n’aborderai pas mon voyage, l’Europe, l’Espagne. J’aborderai Montréal et ses divers plaisirs qui se révèlent non pas grâce à un départ imminent, mais grâce à l’arrivée d’un été de fou, oscillant de l’agréable à l’insupportable, de la laideur à la beauté, du stress à l’oisiveté.


Statut Facebook d’un ami ce matin : Montréal torride. Il y a quelques jours, nous remettions nos manteaux d’automne, la mine basse et l’humeur exaspérée. Nous ne croyions plus à l’arrivée de l’été. Nous désertions les rues pour nous rassembler dans un bar ou dans nos appartements à regarder la télé, à écouter des films ou à nous réchauffer avec nos amitiés qui bravent encore la pluie. Nous sommes maintenant des milliers à marcher dans la rue en shorts et camisoles, à errer dans les parcs et à marcher vers l’inconnu, là où nous mène le vent trop fort qui souffle en ronds. Certains se plaignent déjà de l’humidité, de la chaleur, de la pollution. On se croirait dans la bouche de quelqu’un m’a dit une amie avec justesse. 

On aime et on déteste notre ville pour cette folie. Montréal torride, bipolaire, folle. Un autre ami m’a dit que Montréal est si belle en été, si laide en hiver. Je ne suis pas d’accord, parce que certaines laideurs se révèlent avec la lumière aveuglante de juin, certains chantiers, certains terrains vagues qu’on prend pour des dépotoirs, certaines ruelles et avenues laissées, par bouts, à l’abandon. Il m’était inévitable pour moi de prendre ma fameuse « machine du diable » et de photographier ces différents lieux, si laids qu’ils deviennent beaux, si beaux qu’ils deviennent laids, le tout manipulé par une application débile qui uniformise l’image autant qu’elle la rend unique. 





J’ai alors été ému par des plaques de métal rouillées qui font un mur entre une affreuse rue et un beau parc pour enfants. J’ai alors trouvé jolis les bâtiments, typiques dans mon quartier, construits dans les années ’70 et non rénovés depuis. Un viaduc s’est mis à séparer les obliques des droites et la lumière de la noirceur. J’ai été surpris que les couleurs des nouvelles fleurs sur mon balcon et des arbres épanouis s’agencent si bien avec le brun désespéré de mon affreux boulevard. J’ai vu des balcons être sur le point de tomber d’un édifice délabré d’une manière si poétique qu’ils semblaient n’être retenus que par des créatures graffitées sur la brique. 








S’il n’est pas question de partir pour fuir cette ville torride, il n’est pas non plus question d’y rester pour m’y emprisonner. Je voudrais ne jamais perdre de vue ces diverses confrontations dont il m’arrive trop souvent d’oublier la puissance. On peut dire tout ce qu’on veut : Montréal est belle, laide, étouffante comme si nous étions enfermés dans une bouche puante. Parsemée d’odeurs déstabilisantes, peuplée d’habitants tout aussi ringards qu’aventureux, chargée d’une météo obsédante, traversée d’un vent qui ne souffle pas droit, c’est bien elle, Montréal, qui porte mon regard partout à la fois, visant toujours plus loin que mes humbles pas.

Avec le sourire et mon appareil de fortune dans les airs, je croise des regards tout aussi errants. Ici, je sais que je ne suis jamais seul et toujours aussi unique que les autres qui déambulent. 


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