Déambulation 68. Les retailles de mes pays

Lorsque j’organisais mon voyage, j’avais en tête cette vieille légende pieuse : au moment de la création, Dieu aurait rassemblé toutes les retailles des continents pour former le Chili, ce qui expliquerait la diversité de paysages et de climats qui s’y trouvent. Bien qu’il s’agisse d’une drôle d’histoire, elle suffit pour qu’on devienne fou lorsqu’on organise le voyage, tant il y a à visiter. Je devais résister à la tentation de me lancer dans un voyage trop épuisant : cinq semaines, c’est beaucoup, mais pas assez pour parcourir le pays en entier. J’ai laissé tomber une multitude d’endroits qui me faisaient quand même rêver, dont Valdivia, Arica, l’Île de Pâques et un séjour en bateau pour me rendre de Puerto Natales à Puerto Montt. J’ai aussi abandonné l’idée de faire de la randonnée dans les divers parcs nationaux, parce qu’il faut bien l’admettre, je ne suis pas un voyageur sportif. J’ai donc décidé de m’en tenir au strict et nécessaire en m’assurant de garder en tête ces restes inconnus pour mes prochaines visites au Chili.

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J’aime me promener d’une ville à l’autre, mais je préfère rester plusieurs jours dans un endroit pour y déambuler à ma guise ; ainsi le temps fait son travail et me débarrasse du plan de la ville et de la peur de me perdre. J’ai donc capitalisé sur un passablement long séjour à Santiago et un autre, tout aussi long, à Viña del Mar et Valparaíso (elles ne sont séparées que par une passerelle). J’attendais avec impatience de pouvoir profiter de Valparaíso, ville de ma tendre enfance (et que je préfère franchement à Viña del Mar), seule ville que je « connaissais » déjà du Chili, dont les beautés ne m’étaient pas tout à fait étrangères. J’ai organisé ce voyage en faisant toutes sortes de concessions, mais jamais celle de sacrifier une seule journée à Valparaíso.

J’y suis arrivé cependant avec beaucoup d’appréhension : Valparaíso et Viña del Mar sont les villes où vit la majorité de ma famille. Ici, impossible d’être seul toute une journée. Il y a toujours une tante ou une cousine pour m’inviter à dîner, à nous promener, à tomar once, repas extraordinairement social servi en soirée qui réside en un genre de mélange du déjeuner et du dîner (mais rien à voir avec le brunch). Si mon séjour à Santiago était fait de musées et de lieux de la mémoire, celui à Viña et Valpo est fait de rencontres familiales et de véritables déambulations parmi les rues incroyablement labyrinthiques de la ville.

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Je me suis perdu, aujourd’hui. Je voulais visiter le Musée à ciel ouvert de Valparaiso, qui se trouve dans le Cerro Bellavista et qui consiste simplement en un quartier dont les murs, escaliers, rampes et roches (oui, roches!) sont couverts d’œuvres d’artistes chiliens (la plupart d’entre eux sont assez connus, dont Guillermo Nuñez et Roberto Matta). C’était la galère pour m’y rendre, mais surtout pour m’y promener, notamment parce que tout le quartier est, comme la plupart des quartiers dans les collines de Valparaíso, fait de pentes arides parsemées de crottes de chiens et de culs-de-sac non-annoncés. Google maps et mon plan de la ville étaient fort inutiles dans ce quartier bourré de rues sans noms ; tout ce qui me restait à faire était de transformer ma visite touristique en déambulation. C’est ainsi que j’ai rapidement perdu la trace du « musée » pour marcher au gré des rues, privilégiant les plus belles, les plus colorées, les moins droites et les moins exigeantes, sachant que Valparaíso n’est que surprises : une rue colorée peut vite devenir terne, une rue bien droite peut vite tourbillonner, une rue sans pente peut vite se changer en d’interminables escaliers.

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Sans cesse émerveillé par les vues panoramiques et par les maisons multicolores, je me suis mis à penser aux cinq dernières années de déambulations dont fait l’objet L’ÉCRAN FENÊTRE. Il fallait quand même me rendre à l’autre bout du monde (je m’y trouverai littéralement dans quelques semaines pour observer les manchots de la Terre de Feu), en équilibre sur une pente aride, à deux pas du sommet de la colline, pour voir à travers deux escaliers tout le chemin parcouru. En espagnol (je crois que c’est surtout chilien), il existe une expression pour signifier à quel point un endroit est éloigné : a la punta del cerro signifie « au sommet de la colline ».

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Ce deuxième chapitre de mon voyage est définitivement plus personnel : quand je ne passe pas de temps à discuter avec des membres de ma famille chilienne, je déambule avec une légèreté obscène qui transforme mon regard en contemplation. Je n’oublie pas l’histoire de ce pays qui se lit toujours – mais moins qu’à Santiago – sur les murs de la ville, mais j’intègre aussi à chaque pas ce qui m’aurait appartenu de toute évidence si ma propre histoire avait été différente. Et c’est là, au sommet d’une des nombreuses collines de Valparaíso, que je me suis senti paradoxalement près de ce qui m’est le plus familier. J’avais peur de la lourdeur de ce voyage, mais la langue, ma famille et les paysages porteños ont contribué à former des spirales étourdissantes et épuisantes (finalement, visiter Valparaíso c’est sportif!) qui font se rapprocher les retailles de mes pays : se touchent comme par magie la mer et les montagnes, les villes et les banlieues, le sud et le nord, mes déambulations anecdotiques montréalaises de mes débuts et mes actuels voyages plus aventureux, gorgés de petites et grandes histoires. Quand on franchit une telle distance, quand on part de si loin, on sent chemin faisant qu’on perd un peu de soi. C’est ici que je retrouve les morceaux, dans le flottement de l’errance en lieu familier, pour m’armer de ce qui me rend le plus fort et poursuivre légèrement ce voyage qui m’emmènera bientôt au beau milieu de deux vides opposés, le désert du nord et les villages du sud, endroits où forcément je me demanderai, avec ou sans angoisse, qui je suis.

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