Déambulation 55. À même un autre décor

Il est rare qu’on se trouve à l’étranger par hasard. Je n’ai pourtant pas cherché à revenir si souvent à Stockholm que je quitte aujourd’hui pour la troisième fois. Jadis, je rêvais de voir cette ville que je considérais comme la capitale de la Scandinavie. Je croyais qu’elle serait la porte d’entrée vers des payages aux noms imprononçables et vers des villes froides au bord de l’eau. Je l’imaginais éclatante l’été et obscure l’hiver. Je l’imaginais éblouissante le jour et austère la nuit. Je l’imaginais belle et dure d’approche comme un garçon aussi poli que conscient de ses qualités physiques.

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À ma première visite à Stockholm, j’attendais de la ville qu’elle détruise ces préjugés que j’avais construits à partir de la culture populaire et surtout musicale importée des pays scandinaves, mais elle les a tous confirmés. C’était l’hiver. C’était féérique et c’était sombre. Ça faisait rêver et ça oppressait. Les Stockholmois m’avaient semblé tout aussi paradoxaux : très accueillants mais peu chaleureux, ouverts aux autres mais plutôt individualistes, intéressés au monde entier mais farouchement fiers de leur pays. Une première (et brève) visite d’une ville ne suffit ni à nuancer ses paradoxes, qui peuvent d’emblée choquer, ni à voir au-delà de sa perfection qui transparait dans la propreté parfois exagérée des rues, dans le silence quasi-angoissant des transports en commun et dans l’absence apparente de pauvreté. On s’imagine bien que la saleté, le bruit et la pauvreté existent ; on les cherche, puis on trouve ça louche. Il arrive dans ce type de ville que la première visite nous laisse là, devant une recherche avortée, avec en tête la seul petit mégot de cigarette au sol, le seul petit éclat de rire dans le bus et l’unique immigrante africaine moins fortunée croisée dans le métro auxquels on s’accroche comme à de tristes exceptions qui confirment la règle.

À première vue, donc, Stockholm paraît bourrée de règles avec des gens paradoxaux, ville dans laquelle on marche sur des œufs. On se demande parfois si c’est vraiment humain, si ce n’est pas faux. Alors on se tourne vers les objets que les Suédois ont savamment confectionnés, vers leurs musées extraordinaires aux expositions dosées à la perfection, colorées et ordonnées, vers leurs chansons si bien construites, si originales et accrocheuses. On se dit que ce n’est pas possible, que cette ville offre des paysages trop merveilleux, que l’eau se marie trop bien avec les yeux, que la lumière est trop subtilement changeante pour que Stockholm ne soit qu’un décor de cinéma, qu’une pose, qu’un style. Et c’est justement cette beauté de l’eau et du ciel que l’on n’oubliera jamais et qui permet, pour moi du moins, de voir au-delà de l’ordre stockholmois. Peu importe si c’est trop propre : ici, le ciel éclaire les îles de ses éclats liquides. Ça me suffit. C’est ce que je me suis souvent dit, lors de cette troisième visite.

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N’oublions pas également qu’une ville change, aussi ordonnée soit-elle, et c’est ce que je préfère dans les retours répétés : remarquer les petits changements qui désorientent à peine, comme si la ville avait modifié l’axe du nord de quelques millimètres, tout juste assez pour qu’on ne se sente pas encore chez soi. Il est arrivé que je sente qu’on ait ajouté un personnage ou une couleur nouvelle à un tableau connu, un mot ou une virgule à un texte appris par cœur. Bien que je connaisse le Moderna Museet et le Fotografiska comme le fond de ma poche, j’y suis encore bousculé par les expositions qui rappellent que le temps suit son cours. Dans certaines rues, j’ai vu des débris, entendu quelques cris et croisé beaucoup de sans-abris (je ne me réjouis pas de la présence de sans-abris à Stockholm, bien entendu, sans compter que plusieurs d’entre eux viennent des pays de l’est et sont victimes de trafic de personnes, obligés de mendier pendant tout un été, puis de repartir chez eux avec le peu de sous qu’il leur reste après avoir remis une partie de la somme aux trafiquants). Les graffitis aussi sont plus nombreux sur les murs, tout comme les voitures dans les rues, les promeneurs et les fêtards sur les trottoirs, les oisifs dans les parcs, si bien que mon regard, retourné vers les paysages qu’on se doit de trop photographier tant ils éblouissent et touchent droit au cœur, s’est mis à accueillir une lumière soudainement plus humaine. Le décor, d’un coup gorgé d’une histoire moins clinquante, n’était plus un décor. C’était un milieu : des îles, des étendues d’eau et un ciel qui demeurent malgré nos départs. La vie continue, simplement.

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