Déambulation 18. Tragédie du voyageur

On croit que prendre l’avion est le plus puissant symbole d’un vrai voyage, comme si les autres, le train, le bus, la voiture, le vélo, la marche, étaient dans cette sorte d’échelle virtuelle des moyens de transport inférieurs, soumis, ridicules. Si c’est le cas, alors le voyage, le vrai, celui de l’avion, est un sport de riches. Nos pieds ne servent qu’à se déplacer. L’avion, à nous dépayser.

 
À mon avis, le voyage n’est pas un sport de riches, mais bien un sport de celui qui se déplace en regardant le ciel. D’où qu’on les regarde, les nuages sont toujours dépaysants.
J’ai pris l’avion. Je suis ici, de l’autre côté de l’océan. À Lisbonne, puisqu’il faut nommer le lieu comme si ma voix s’imprimait sur les murs de la ville. Je voudrais que la ville se souvienne de moi. Je suis à nouveau confronté à ma propre tragédie.

*
L’an dernier, c’est à Vienne que le flou s’est imposé comme la seule et unique manière d’imprimer mon passage dans une ville que je visite. La photographie touristique est un leurre et une tristesse, une tentation pourtant inévitable (je me retrouve encore une fois avec ce réflexe maudit de prendre ma caméra et photographier églises, monuments, places et vues panoramiques) qui procure toujours une déception. Au mieux, de la nostalgie.
 
Le flou, en revanche, reproduit le langage de la mémoire furtive, le passage éphémère. La volonté de la marque plutôt que la marque réelle. La ville ne se souviendra jamais de moi. Je ne me souviendrai d’elle qu’avec maladresse: quelques arbres aux contours sinueux, quelques façades aux couleurs approximatives, quelques lumières qui s’éteignent au moindre regard. Entre la ville et moi, un flou, une forme. Au mieux, une poésie.



Au risque de me répéter, je tente l’expérience à nouveau avec un paysage plus connoté. L’an  dernier, j’avais mélangé pays, villes, paysages, personnes et monuments pour que seul le flou ne soit visible. Il est vrai que le voyageur est rapidement condamné à l’absence de clarté. Cette fois-ci je nomme le lieu, car je voudrais que Lisbonne se souvienne de moi. Cette phrase, je la répète avec émotion, en voyant ma voix disparaître dans le vent.

 

J’espère alors ne pas faire des « photos de voyage », mais donner plutôt un langage au mouvement de mon corps qui ne fait que passer avec recueillement et excitation, avec tristesse et extase.

 
 
 
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2 Commentaires

  1. Ping : Déambulation 92. Je ne sais plus voyager | L'ÉCRAN FENÊTRE

  2. fra

    Je reviens tout juste de voyage et oui, j'ai encore une fois succombé aux photos plates de monuments, pas évocatrices, pas de senti, juste un "françoise was there" botché. Le pire, c'est que je savais tout ça en les prenant, ces photos, je savais que je ne les aimerais pas, que je ne les regarderais jamais, mais je ne pouvais pas m'empêcher de faire clic tout de même. Peut-être que la prochaine fois, je saurai m'approcher d'une photographie plus "photographie" et m'éloigner de l'archivage comptable.Merci pour la réflexion, très belles photos comme toujours. xx

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