Déambulation 19. De l’absence

À la mémoire de Valérie.
Un voyage en appelle un autre, c’est comme le deuil. D’ailleurs, j’ai déjà peur que le deuil de Lisbonne soit long et pénible, puisqu’il réveillera sans doute celui de l’an dernier. En déambulant ici, je pense à tous les là-bas : Montréal, mais aussi, surtout, Naples, Barcelone, Prague, même s’il est faux de dire que toutes les villes européennes se ressemblent; les expériences que j’y vis sont totalement distinctes. Il s’agit plutôt de certaines ambiances, certains sentiments qui sont toujours là, où que je sois, mais que le voyage tend à exacerber à l’aide d’événements parfois insolites, parfois banals. Ces événements, je le comprends à Lisbonne, sont à la fois si présents qu’on les voit à peine passer et, du coup, d’une cruelle absence. On voudrait appuyer sur rewind, mais le guide de voyage ne nous dit pas comment faire. « J’aurais dû prendre une photo », on se dit, puisqu’il faut bien nommer un coupable. Ne restent que les souvenirs formant un réseau de sens infini, l’un en appelant un autre. Comme le deuil.
Barcelone, été 2009. Le soleil est une torture. Je me réfugie dans la file d’attente ombragée de la Sagrada Familia. Une heure d’attente au cours de laquelle je regrette peu à peu. Je me dis que les attraits touristiques valent rarement le temps d’attente qu’on s’inflige, les heures de cohabitation avec l’Autre, c’est-à-dire tous les étrangers du monde et bien souvent les pires touristes. Quelques minutes et déjà je peste contre les Espagnols exubérants, les Américains vulgaires, les Français désagréables. Je peste aussi contre moi-même, toursite Québécois totalement invisible. Heureusement, la Sagrada Família est là, pointant le ciel et tendant ses bras pour que l’on monte avec elle et l’on sente le vertige, l’extase des hauteurs. De là-haut, ému, je me suis dit « c’est ce qu’on voit, du ciel ». J’ai pensée à une amie récemment disparue : « ce vertige qui me retient est celui qui  l’a poussée; cette même extase qui chez moi produit bonheur et liberté, chez elle a produit la mort ». J’étais incapable de garder ce vertige en moi, de le capturer pour me tenir éternellement là, à la frontière entre la vie et la mort, entre la grandeur de l’Homme et sa petitesse. Réflexe touristique : j’ai photographié la vue, les millions de vues. Au bord du précipice, j’ai posé les formes rondes et aquatiques sur les façades, le ciel à hauteur des yeux et tous les gouffres dans lesquels j’ai choisi de ne pas tomber. Revenu sur la terre ferme, j’ai levé les yeux vers le ciel et me suis dit que c’était là que j’étais, en tenant fermement ma caméra dans mes mains comme si elle contenait tous les secrets, toutes les réponses au sujet de l’Homme, de sa vie et de sa mort.
Pas de photo. Ces images n’existent pas. Plutôt, elles existent, ailleurs. Perdues en Espagne. La carte mémoire s’est échappée de son étui, je ne sais où entre Barcelone, Grenade et Séville. Tombée de mes mains comme tombée de la plus haute tour de la Sagrada Família, comme tombée du ciel pour venir s’écraser sur le sol, s’offrir à la terre de la façon la plus violente qui soit.
J’ai pleuré, c’était pathétique, mais j’ai par la suite été soulagé non pas d’avoir évacué la tristesse, mais bien d’être étrangement libéré de ces clichés. La perte des images a renforcé le voyage : entre mes mains, ces photos auraient tué le vertige que je tenais à garder en moi, alors qu’il s’est soudainement enraciné avec la perte des images. Depuis, je sais que je ne tomberai pas.
*
Bruxelles, été 2010. J’ai fait peu de tourisme exacerbé, mais le réflexe de la photo surgit immédiatement devant les lieux les plus évidents, c’est inévitable. Malgré ces écarts, j’ai tout de même calmé la tentation. Je sais depuis Vienne que le Manneken Pis en photo perd de son ridicule et devient un monument aussi grandiose que la tour Eiffel. Ces types de photos font du voyage une fiction dirigée, une fiction médiocre, un mensonge. En revanche, je fais impulsivement des photos-souvenirs insignifiantes. Apparaît sur plusieurs photos la bière délicieuse, le restaurant animé, la boutique desing, la brique aux couleurs vives sur un mur beige. À la Mer-du-Nord, la caméra s’est donnée à coeur joie : resto-comptoir devant une place dans laquelle jeunes et vieux, hommes d’affaires et ouvriers mangent et boivent debout. Expérience touristique par excellence (pas de chance qu’un tel endroit existe à Montréal!) tout en étant ancrée dans le quotidien des gens… il n’en fallait pas plus pour poser le verre de vin, les clamars frits dans mon assiette, les breloques de l’homme d’affaires à mes côtés, les mains sales de l’ouvrier. La situation est autre, mais les sentiments sont les mêmes : plus j’appuie sur le déclencheur, plus disparaissent les objets et les moments que je photographie. À un point tel que, plus tard, plusieurs rues plus loin, je m’aperçois que ma caméra est tombée de mon sac, caméra qui contient encore une fois l’expérience en entier, tous les instants à nouveau tombés dans le néant.
Du coup, le goût du vin et des clamars est revenu. J’ai revu les clients manger, boire et dicuter debout sous le soleil, comme on entend rire celui qui s’est donné la mort. Malgré la recherche de ma caméra entamée derechef, un calme s’est installé. Pas de pleurs, pas de photos. Si je n’avais pas retrouvé ma caméra (les Bruxellois ont cette gentillesse exacerbée de chercher frénétiquement les propriétaires des caméras tombées sous un banc de parc), je n’aurais pas, cette fois, pleuré la perte des images, mais seulement l’impossibilité d’en faire des nouvelles.
L’expérience photographique se modifie, c’est ce que j’apprends alors que Lisbonne me rappelle deux voyages passés. Qui plus est, cette même expérience tend à évoluer lorsque l’absence est de mise et assumée. Pas de photo, cette fois, et pas de larmes. Seulement le souvenir qui s’écrit et qui donne, au final, un peu la même impression que la prise de photos touristiques. Comme un « ce n’était pas tout à fait ça ».
*
Caméra en main, en écrivant sur le bord d’un mirador devant la plus belle vue de Lisbonne que j’ai sans doute photographiée de façon abusive, je comprends que l’expérience de déambulation est aussi possible en voyage, ce que je n’arrivais pas à assumer l’an dernier, puisque le regard se modifie à chaque pas, puisque le ciel comme la terre sont les uniques voies qui nous guident quand on accepte de laisser tomber la carte, le guide de voyage et la caméra autour du cou.  
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