Déambulation 39. De remparts en quartiers

Les deux derniers mois ont paralysé l’écriture, notamment à cause d’un déménagement décidé, préparé et accompli à l’intérieur du même mois. Cependant, cette entreprise toujours décourageante n’a pas freiné mes promenades. La simple idée de quitter le quartier a modifié mon regard sur tout ce que Rosemont et Villeray avaient à m’offrir. Ces quartiers hétérogènes sont les seuls, depuis ma vie adulte, dans lesquels j’ai habité (j’exclue Ahuntsic et Hochelaga – lieux d’enfance et d’innocence –, ainsi que la maudite banlieue qui n’a jamais connu mes déambulations). C’est en errant entre un café et ma demeure que j’ai vu se dresser devant moi tout ce qui m’était jusque là invisible, avant mon départ imminent, ce temps où j’ai tant pesté contre le quartier que je jugeais ennuyeux, trop familial, trop silencieux. 

Un mur, devant moi. Comme une surprise. Un mur sur St-Zotique que j’avais pourtant déjà vu, déjà photographié, sur lequel cette fois deux garçons s’appuyaient pour fumer une cigarette, discuter, prendre la pause. Deux hipsters sortis tout droit du Mile-End, quartier qui se vide peu à peu de ses habitants, surtout des francophones qui s’exilent près de (feu) chez moi. 

Le mur. Beau parce que laid. C’est-à-dire décrépît et gâché par l’humidité, la neige, les voitures, l’usure à force de dos appuyés et de fumée de cigarettes. Usé, ce mur : c’est mon regard qui l’était. C’est l’usure du regard qui transformait le quartier en ennui.


Les murs de (feu) chez moi : blancs, bleus, gris. Quatre ans, ces mêmes couleurs. Ces mêmes quatre murs semblaient s’être rapprochés de moi depuis un certain temps. C’est presque vulgaire tant c’est évident; il me fallait avoir signé un nouveau bail pour percer le cliché : ces murs me suivaient dehors et reculaient quand j’avançais pour garder cette distance toujours égale entre l’horizon et moi. Blanc, bleu, gris, blanc : ces quatre murs m’empêchaient de voir tous ces autres murs si colorés de mon quartier qui tenaient en place bien solidement comme des statues, en offrant pourtant des ouvertures vers l’ailleurs comme des fenêtres, vers ce bout du monde qui attire le déambulateur et qui prend la forme d’une faille, d’un craquement, d’un graffiti, d’une brique fendue, d’un bout de mosaïque tombée ou de quelques vers plus ou moins heureux. 


C’est alors que je me suis mis à déambuler dans mon nouveau quartier que je connaissais déjà très bien. J’y ai trouvé de la nouveauté, bien entendu, des commerces, des bars, des cafés, des parcs, mais toujours ces vieux remparts cette fois colorés et bourrés de défauts. Et aussi des clôtures dont on ne voit que la transparence. Et aussi des ruines dont l’abandon éclaire. 

Ces façades, ces clôtures et ces ruines font la fierté ou la haine des habitants d’un quartier, comme s’il n’y en avait pas ailleurs. Montréal regorge de façades, de clôtures, de ruines, toutes éclairées du même soleil, qu’elles se trouvent dans Rosemont, dans Villeray, dans le Mile-End ou dans Ville-Marie. Le déplacement en a pourtant modifié l’expérience, comme si j’étais, à chaque mur, dans un nouveau pays. Il fallait bouger, simplement. 

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