Déambulation 38. Quelques pas pour la nostalgie.

Un de mes grands champs de bataille, en tant qu’enseignant, est de détruire les clichés que l’on peut avoir à l’égard de la littérature. Je n’oublie jamais que je suis aussi un poète, quand j’enseigne. 

Je tente de faire comprendre aux étudiants que les écrivains ne s’isolent pas du monde pour écrire, mais que leur écriture donne une forme au réel. Qu’ils communiquent, qu’ils réfléchissent, qu’ils sont véritablement vivants et qu’ils tentent, avec l’écriture, de dire cette vie. Non, les écrivains ne sont pas des « pelteux de nuages ». Non, les poètes n’écrivent pas avec leurs larmes. Ils écrivent surtout avec leur corps et leur tête. Ils prennent des marches, ils regardent le monde, le pensent et l’écrivent. Ils sont des intellectuels sensibles et physiques. 

Il m’arrive d’écrire des poèmes quand je suis triste, des vers un peu pauvres, une prose dissonante. Quelques mots larmoyants, quelques images convenues. La qualité de ces textes m’importe peu, puisque ces mots et ces images reviendront pour devenir la genèse d’un travail plus lucide, moins contaminé par la douleur. La douleur. Elle se transformera en langage, en réflexion, en forme. Les mots trouveront leur profondeur, les phrases, leur nouveau sens. Un projet pourra naître de ces premiers jets, toujours excessifs, toujours émotifs, parce que plusieurs marches parviendront à les disperser. 

Il est vrai, pourtant, que les poètes sont parfois romantiques. Je sais que je reconduis le cliché quand je me promène à la recherche des quelque chose qui s’écrit – on appelle ça inspiration, mais ce terme me dégoûte – en attirant toute mon attention sur le ciel qui s’est assombri, sur le vent qui s’est mis à porter les parfums de l’automne, sur les premiers signes de la saison tant aimée des poètes : fleurs jaunies au bout des tiges, feuilles mourantes au sol. J’ai pensé aux chants d’automne de Baudelaire avec un sourire en coin. J’ai pensé à Barcelone avec une petite larme. 


On n’aime pas la nostalgie. On dit qu’elle est une émotion fixe, une rêverie autodestructrice, un frein. On dit qu’elle est cousine de la mort, de la paresse et du nombrilisme. Qu’elle ne donne rien, qu’elle n’est ni utile ni productive. On dit que seuls les poètes sont nostalgiques; avec cynisme et mépris, on dit qu’ils aiment ça. Dans mon regard attardé sur les premières feuilles mortes conjugué à mes tristes pensées de Barcelone, il n’y a rien qui puisse intéresser les autres. C’est ce qu’on dit, mais je n’en crois pas un mot. 

Je suis excessivement nostalgique, ces derniers temps. Je pense à Barcelone devenue la figure sous laquelle se cachent toutes les autres villes que j’ai aimées : Lisbonne, Berlin, Valparaíso. Mes promenades sont encore gorgées de la tristesse du retour qui ne m’empêche pas, cependant, d’être productif : j’enseigne avec plaisir et engagement, je prépare des cours, j’écris des poèmes. Je dis encore aux étudiants que les poètes sont vivants, actifs et lucides. Ils ne savent pas que je marche volontairement sur les feuilles mortes pour que les craquements sous mes pieds déchirent l’harmonie de la ville et s’accordent avec cette faille qui me ramène sans cesse aux lieux dont je m’ennuie. Ils ne savent pas que cette nostalgie au centre des plus beaux poèmes du XIXe siècle nourrit encore nos chants et nos regards. 



Je déambule comme on prend une marche quand ça ne va pas bien, question de s’aérer l’esprit ou de se changer les idées, et je reviens avec des images d’asphalte, de murs et des premiers signes de la saison où tout meurt. J’en ai modifié les couleurs pour que le soleil brille avec mélancolie. J’ai écrit plusieurs poèmes et une courte réflexion. Je tente de donner un langage et une forme à la nostalgie, non pas pour m’en débarrasser. Pour être un vrai poète, peut-être. Puisqu’elle est là, aussi bien l’inviter à marcher avec moi. 
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