Déambulation 29. De l’imposture à la révolte.

Mes études en création littéraire étaient souvent brouillées par un sentiment d’imposture, le même sentiment qui voile encore la perception que j’ai de mon enseignement, de mon écriture et de ma photographie. Alors que je revois tranquillement mes projets d’avenir, l’imposture se dresse comme un puissant obstacle à mes rêves de doctorat, de prochain livre, de nouveau projet de création, de nouvelles pratiques. Paradoxalement ce sentiment m’a toujours poussé à réaliser des projets : peut-être que je continue à enseigner pour vaincre l’imposture, tout comme j’ai cru le faire lors de mes études, lors de la publication de mon recueil, lors de l’écriture pourtant régulière des billets dans ce blogue.
Enseignement, écriture, blogue : il est question ici des mots. L’imposture m’est facile à vaincre lorsque je le fais à coup de mots. Qu’en est-il des images?


Ces derniers temps, le sentiment était envahissant à cet égard, peut-être parce que je donne des cours de culture générale à plusieurs étudiants de photographie qui, je me disais, auront un vocabulaire technique plus élaboré que le mien malgré leur jeune âge, sauront manipuler leur caméra mieux que moi, seront plus à même de choisir leur appareil, feront des photos plus belles que les miennes. Je me consolais en me disant que mes connaissances culturelles, théoriques et philosophiques sur la photographie sont bien plus élaborées, sans compter que ma pratique d’écriture nourrit celle des images, bien plus qu’un simple savoir archi technique et spécialisé. Les mots, encore une fois, prennent ma défense.
Cependant, le sentiment était là. Parce que la photo est plus technique que l’écriture. Parce qu’on parle rarement d’une photo en termes de profondeur de la pensée. Parce qu’on finit toujours par dire qu’une photo est « belle ». Ou « laide ».
Les mots me manquaient pour vaincre l’imposture. Je me suis tourné, en toute humilité, vers l’école. J’ai pris des cours de perfectionnement en photo, en pensant qu’un prof allait boucher les trous, régler les failles.
Cordonnier mal chaussé.
Cinq semaines de cours. Cinq cours de trois heures. Cinq photos à produire par cours. Pourquoi ce chiffre? Je n’aime pas les chiffres, je préfère les mots, mais la réponse de l’enseignante n’était pas profonde : parce que ça tombe bien. Mauvais présage.
Cinq semaines au cours desquelles j’ai pris des photos ennuyantes, superficielles, dont la qualité ne reposait que sur la technique. Bonne profondeur de champ. Bonne ouverture. Bonne vitesse. Bon iso. Bonne exposition. Bon cadrage. Bonne composition. Le tour est joué. Ta photo est belle. On passe à la suivante.
Le premier cours était correct (introduction, publicité). Le second, utile (les mots, le vocabulaire : je jubilais). Le troisième, stupide (« belle » photo : mode d’emploi). Le quatrième répétitif (retour sur la « belle » photo, retour sur le vocabulaire). Le cinquième, inutile (les retouches évidentes sur des ordinateurs impuissants). Déception.
Je me suis mis à avoir des pensées peu profondes. De l’argent jetée par les fenêtres. Une perte de temps. Une perte d’énergie. Tout ça pour avoir appris deux ou trois mots que je ne connaissais pas. Un article Wikipédia aurait pu faire l’affaire.
Rien pour aider une pratique, mais l’imposture s’est effacée. Pas encore de photos, néanmoins. Une chose à la fois.
Cours 2. « Belle » photo : mode d’emploi.
Il faut toujours cadrer comme ça.
Règle des tiers.
Grillage de tic-tac-toe sur la photo, un œil dans les croisements.
Un portrait : jamais centré.
Diagonales : à proscrire.
Flou : juste en fond, jamais complet.
Noir et blanc : toujours gris, jamais contrasté.
Un paysage : jamais nu, toujours avec un sujet humain.
L’horizon du paysage : jamais au centre.
Le ciel n’est pas un paysage.
Appareils compacts : la honte.
Photographies abstraites : inexistantes.
Photos d’iPhone : la frime.


L’imposture s’était rangée du côté de l’enseignante. Je vivais ce cours comme un affront, non pas à ma propre pratique, mais à celle d’artistes photographes archi connus, archi importants : JH Engström, Nan Goldin, David Armstrong, Robert Mapplethorpe, Anthony Goicolea, Sally Mann, Mark Morrisroe, Cindy Sherman, William Tillmans. Etc.
Du coup, j’ai décidé de faire des photos contre elle, comme un adolescent qui se rebelle contre toute forme d’autorité, parents et professeurs confondus. Je n’ai plus l’âge des révoltes artistiques, je sais trop que ça donne des résultats peu convaincants, pourtant nécessaires à la formation d’une pratique encore dans un état très embryonnaire. J’ose croire que je ne suis plus rendu là. J’ai pris ma maturité à deux mains et cherché parmi mes photographies du passé afin de voir si je m’accordais sans le savoir à ses règlements, ce qui aurait fait de moi un photographe de l’évidence. Heureusement, la plupart des photos contredisent les commandements.
Ce cours était castrant et a mis en échec mes tentatives de déambulation de fin d’hiver. Cependant, par un détour inattendu, il eut l’effet désiré : le sentiment d’imposture s’est complètement dissipé et, sur mes photographies, je pose aujourd’hui un regard respectueux à partir duquel j’ai voulu en poser un semblable sur le printemps qui est enfin arrivé, après bourrasques et averses. Les cours de photo n’étaient pas loin et je les sentais encore comme un affront. J’ai pris mon appareil et l’ai allumé.
Message alarmant : erreur d’objectif, recommencer. Encore. Erreur d’objectif, recommencer. Encore. À l’infini.
Je n’ai plus d’appareil.
Plus qu’un iPhone avec ses millions d’applications photographiques. Plus qu’un logiciel de retouches et de modifications. Plus qu’un blogue laissé à l’abandon. L’idée était évidente.
Le printemps est devenu une révolte de plus : mon œil ne capte que le ciel, les diagonales et l’horizon bien centré. Les paysages sans âme qui vive attirent toute mon attention. Je me promène avec ce que j’appelle « ma machine du diable », écouteurs dans les oreilles et iPhone dans les airs, pour photographier la nouvelle saison qui se traduit à travers tant de filtres : téléphone intelligent, applications, modifications, téléversements et diffusion. Au risque d’être un imposteur de plus.
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