Déambulation 22. Les mille visages de l’ennui

 Je n’ai habité seul que quelques mois, au cours desquels je découvrais les joyeux exils qu’imposent les débuts d’une relation amoureuse. Tiroir vidé pour l’autre chez moi, tiroir vidé pour moi chez lui, nuits chez moi et vice-versa. Ces quelques mois, je ne les ai pas vus passer dans la solitude comme je le croyais, si bien que l’amoureux a plié bagage pour de bon, pour emménager dans mon petit appartement. J’ignore aujourd’hui l’isolement du 1 ½, du 2 ½, cet isolement qui, pour certains, est une bénédiction, pour d’autres, la source de toutes sortes de névroses : narcissisme, nombrilisme, égocentrisme, ennui, procrastination et autres inaptitudes sociales.

 Je ne suis pas préparé à la solitude temporaire imposée par le séjour de mon amoureux à New York. Solitude pourtant facile à gérer : elle ne dure qu’un tout petit mois dont les jours sont remplis par des activités sociales, de l’enseignement, de l’écriture, de la préparation de cours et de la correction. Une solitude de pacotille, on peut dire, qui me place quand même, certains soirs, devant un vide inévitable. C’est à ce moment, devant le gouffre de l’isolement, devant le fameux « je ne sais pas quoi faire, envie de rien », que je comprends les névroses de celles et ceux qui vivent seuls. Cependant, c’est aussi là, à même la frontière entre l’efficacité et la folie, qu’une alternative devient possible : déambuler.

Je l’ai fait, malgré l’absence de caméra (je répète que mon amoureux l’a emportée avec lui). Plusieurs fois, dès que j’en avais l’occasion, surtout lorsque je me sentais sombrer dans le cercle vicieux qu’est celui de l’isolement. Non sans peur, faut l’avouer : il y a longtemps que je n’avais pas déambulé à Montréal, que je n’avais pas profité de l’oisiveté en m’opposant radicalement à la somme de travail qui m’attend encore. Quelque chose dans l’air a changé, peut-être l’automne, l’odeur de feuilles brûlées, l’air glacé qui traversa la chaleur du soleil sur la peau… L’air a tourné, on dirait bien, alors que j’avais en tête des phrases écrites par Mylène Durand dans son roman L’immense abandon des plages qui m’habite depuis que je le fais lire à certains de mes étudiants : « Montréal. J’ai envie de respirer toutes les rues où les gens semblent se multiplier. » Bien que les « toits protecteurs » que sont les arbres planent tranquillement jusqu’au sol, le regard monte en douceur vers le ciel, en scrutant furtivement les appartements. « Je jette un coup d’œil sur chaque fenêtre, chaque porte, comme si je cherchais quelque chose. » Une réponse à ma nouvelle solitude? Une promesse, peut-être un signe : cet état de déambulation n’est pas temporaire. 

*

Le moment où tout semble s’immobiliser : je ne sais pas quoi faire, envie de rien. Les choix sont si multiples qu’ils se perdent tous dans le trou qui semble s’être creusé devant soi. La léthargie peut durer longtemps, ou bien souvent cette même léthargie se cache derrière des activités plus ou moins passives : regarder la télévision, facebooker, clavarder.

Je l’ai fait à quelques reprises, alors que la fatigue et le froid freinaient l’errance. J’ai regardé un quiz télévisé entier pour m’apercevoir qu’il était, au bout du compte, d’un ennui mortel. J’ai regardé le bulletin de nouvelles, je l’ai attendu, comme le dit Mathieu Arsenault dans son roman Vu d’ici, pour m’apercevoir qu’il y a tout un cirque fait de couleurs, de cris et de points d’exclamation qui, plutôt que de m’engager, n’ont fait que m’abrutir davantage à l’intérieur du gouffre de l’ennui. Regarder la télévision pour meubler la solitude sépare mon corps de l’esprit : le corps est là, systématique et autonome, « plus que des yeux tant mieux et un doigt pour zapper », alors que l’esprit est blotti dans l’isolement le plus grand, perdu dans son trou en tournant en ronds comme un animal abruti dans un zoo. C’est l’image qui s’impose lorsque j’éteins la télévision et que le silence réveille l’esprit avec la violence d’une arme.

Un autre soir d’ennui, j’ai ouvert l’ordinateur, facebooké trop longtemps, parcouru les profils de la plupart mes « amis » comme on zappe d’un poste de télévision à l’autre, pour tomber sur le statut d’un ami au sujet de Chatroulette. Le concept me semble tout à fait scandaleux, mais, ennui oblige, j’ai tenté l’expérience sous prétexte de ne pas juger un livre par sa couverture. J’ai trouvé le concept  absolument soporifique, malgré toute l’heure perdue à ne pas clavarder avec qui que ce soit, à ne voir que des visages oh combien nombreux défiler aléatoirement au-dessus du mien. J’ai alors eu l’idée de faire des saisies d’écran, car ces visages, aussi intimes que fictifs, semblent presque tous agir (réagir?) à cet ennui, cette solitude, cet emmerdement généralisé impossible à résoudre tant il est gommé par ce type d’activité. Certains fixent l’écran, certains feignent le sommeil, certains dansent, certains fument, certains montrent leurs muscles, leurs seins, leurs sexes, certains font semblant d’être absents. J’ai tenté de déambuler parmi ces visages, mais l’expérience est un échec : je n’y ai trouvé qu’ennui et perte de temps, qu’un écran maintes fois saisi, un écran qui, cette fois, n’est pas une fenêtre, mais bien un obstacle à tout ce qui est mouvant et surtout engageant.


 À la suite de ces expériences « médiatiques », la déambulation, la bonne vieille déambulation, celle des pas sur l’asphalte et du regard vers le ciel, est apparue comme la plus belle des solutions, car elle fait littéralement « sortir dehors », « voir » les autres, bouger dans et avec le monde. Il fait bon de retrouver ces bases, voire ces évidences, de la déambulation sans lesquelles, je crois, je serais condamné à zapper continuellement postes de télé, amis Facebook et visages anonymes.
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