Je m’intéresse au flou depuis très longtemps. Jamais je n’ai pris le temps de réfléchir à cela; j’étais satisfait par la simple exécution, parfois instinctive, par la prise de photos intentionnellement floues, et par une théorie qui se résume en un mot : distance. Quand on me demandait la raison pour laquelle tant de photos dans mes archives étaient floues, je disais « pour la distance ». Ici même, dans ce blog, plusieurs photos le sont. Distance. Une façon d’assumer la distance que crée la photographie, cette même distance que la photographie tente d’occulter à coup de lumière, de gloss, de glitter et de Photoshop. Théorie ultra simpliste que je me suis mis à approfondir devant les œuvres de Engström. L’art fait cela aussi (l’art est un voyage, c’est un cliché, mais on le réalise en voyant de l’art en voyage et en comparant les deux expériences) : il nous apprend bien souvent des choses qu’on savait déjà.Le projet d’Engström est assez simple : le corps est objectivé et le regard du photographe (et celui du spectateur) est subjectivé. Pour y arriver, le photographe a laissé intentionnellement sur la photo la marque du passage du temps en laissant, lors de la pose, une exposition très longue. Ainsi, le mouvement de la pose, de la prise du cliché, n’est plus, comme il le dit, une « situation »; ladite « situation » devient moins importante, moins clinquante, moins extraordinaire : plus floue, justement. Paradoxalement, l’effet créé par cette longue exposition est celui de la distance, car l’image est insaisissable, sombre, floue, aux couleurs bizarrement teintées de bleu, de vert et de jaune, comme si la photo, plutôt que de révéler un semblant d’intimité secrète et authentique (je crois qu’il n’y a que Nan Goldin qui réussit une telle chose), rendait visible l’impossibilité d’une telle entreprise. Impossibilité, car la marque du temps devient celle de la représentation (le modèle est insaisissable dans une « situation » banalisée, à mille lieues de nous, malgré sa nudité), et cette même marque est celle des réels obstacles qui empêchent (au regard du photographe, au regard du spectateur, donc à l’autre) d’accéder au secret détenu par le modèle, secret lové entre son intimité et sa nudité. En gros, ce que fait Engström avec une technique simplissime et une composition archi classique, c’est d’illustrer parfaitement le rapport distance/intimité que porte la photographie et la pratique du portrait.
Cette théorie de l’image marquée par ce rapport, me suis-je dit, doit nécessairement servir à la pratique du paysage. Et, inévitablement, à celle de la déambulation. Vous me voyez venir, sans doute.
Ces photos ne sont pas toutes belles, ne sont pas toutes réussies, mais elles mettent en image quelque chose de très touchant, de parfois même douloureux, dans l’expérience du voyage et de la déambulation. Il y a souvent, presque toujours, une impression d’échec qui suit une telle expérience, comme si les lieux visités (et les rues dans lesquelles on a déambulé) s’étaient effacés en même temps que notre regard s’est posé sur eux, en même temps que nos pensées sont venues interférer avec l’Histoire du lieu qui nous exclut totalement. Comme si notre présence n’était pas à la hauteur du lieu. Tout ce qui en ressort est une expérience indéfinissable, insaisissable, qui se construit du moment où elle devient un souvenir, puis des images, souvent des photos, la plupart du temps prises en même temps que des centaines d’autres comme nous, fascinés par le même monument, la même architecture, la même Histoire, la même rue. C’est finalement comme si ce que nous voyons en voyageant et en déambulant devenait, par notre présence, quelque chose d’extrêmement flou.
Un bel échec, pourtant, car c’est l’expérience qui demeure. Les images, aussi claires soient-elles, sont loin de tout dire (de toutes manières, Google Images c’est peut-être de la merde, mais on retrouve tous les monuments sans doute mieux photographiés que par soi-même). Le flou, enfin, c’est aussi une façon pour moi de faire en sorte que l’image ne fige pas un lieu en le laissant dans sa plus grande superficialité. Le flou marque l’image de la complexité du souvenir, de l’idée du passage éphémère, l’aspect sans doute le plus important de la déambulation. Le flou pousse l’image au-delà de l’image. Le flou est dans l’image une perche pour la mémoire.













Ce voyage, c'est effectivement l'expérience de l'insaisissable. C'est l'impossibilité d'adopter une posture autre que celle du touriste étranger qui paradoxalement se cherche lui-même autant qu'il cherche l'autre. C'est une tentative vaine de percer la médiation de ces lieux éloignés, de ce qu'on en dit, de ce qu'on en montre. Alors que tes photos floues étaient l'objet de taquineries pendant le voyage, je me rends compte aujourd'hui qu'elles sont les plus justes. Merci.