Déambulation 11. Le regard se fatigue d’être seul

Regard collé au sol ou levé vers le ciel, regard qui vise le large ou qui perce les vitres : où qu’il se pose, où qu’il se porte, le regard se fatigue. Surtout, le regard se fatigue d’être seul.

Les corps sont rares, sur ce blogue. Je n’ai pourtant jamais pris la décision de laisser les gens de côté pour privilégier le seul corps de la ville : je me souviens de l’hommage aux petits vieux (auquel je voudrais bien répondre par un hommage aux ados), mais je me souviens aussi que cette idée est née des haut-parleurs installés dans les stations de métro pour faire fuir les gangs de rue et les flâneurs (visiblement, ça n’a pas fonctionné). Bien que je ne sois pas un photographe de formation, il m’arrive d’élaborer toute une réflexion sur cette activité qui est aujourd’hui devenue une réelle pratique. Je m’aperçois que je ne m’intéresse pas trop à la photographie narrative et aux mises en scène photographiées, à l’exception de quelques artistes comme Anthony Goicolea. J’ai également accordé peu d’attention aux photographies totalement abstraites (quoique…). J’ai fait ma propre culture photographique et je crois que j’ai choisi mon camp thématique à l’aide des photographes qui sont tombés sous mes yeux depuis l’adolescence : Nan Goldin et Sophie Calle, bien entendu, Mark Morrisroe, David Armstrong, Hervé Guibert (mais j’ai toujours préféré ses livres), Gillian Wearing, Wolfgang Tillmans. Plus récemment, je redécouvre Raymond Depardon et Fiona Tan, me réconcilie avec Pascal Grandmaison, fouille depuis quelques années dans les photos d’Isabelle Hayeur.

Loin de moi l’intention de name-dropper, seulement de faire une liste plus ou moins chronologique de quelques photographes qui ont su m’arracher des larmes ou une réflexion (souvent ça vient ensemble) sur l’art. Et surtout, de m’apercevoir à l’aide de cette liste, que je suis parti des portraits pour me diriger peu à peu vers le paysage. Je redécouvre les photographies plus récentes de Nan Goldin, de plus en plus exemptes de travelos trash, de scènes de sexualité crue et de sidéens mourants. Même cette star du portrait, sans les quitter totalement, prend ses distances avec les gens pour se tourner vers le dehors. Tillmans a produit une grande série de photos qui fonctionnent comme des diptyques : un portrait d’un côté et de l’autre, un paysage. Facile ? peut-être, mais cela lui a permis d’aboutir à une pratique du paysage qui se rend parfois jusqu’à l’abstraction (voir photo ci-dessous). Hayeur crée des paysages photographiques mystérieux et étranges à souhait à l’aide de manipulations numériques. Oui, le paysage me fait tout un effet, depuis un certain temps.

Mais le regard se fatigue d’être seul.

Je reviens aux sources de mes intérêts photographiques (et poétiques aussi, car, sans être totalement fatigué de la poésie qu’on appelle « géopoétique », je souffre de plus en plus d’une carence de gens) et je voudrais bien revoir le portrait qui est, si je me souviens bien, ma première pratique photographique, avant de m’être intéressé au dehors. J’étais plus jeune et beaucoup moins expérimenté en termes de pratique et de théorie : je voudrais me remettre dans ce bain entouré de l’autre, de son regard et de son corps.




De retour au blogue, l’idée est banale : Déambulation 11; des gens. Autant écrire du monde. On repassera, pour l’originalité. En fouillant dans mes archives de photographies, je me suis aperçu que j’ai une pratique, si on peut l’appeler ainsi, du portrait qui vise souvent à rendre le visage invisible ou, du moins, peu clair. Le flou, encore, évidemment, comme un refrain, comme une fixation. Il arrive aussi que soient mises en valeur d’autres parties du corps : parfois le dos, la nuque, l’épaule, parfois le visage en plein centre du cadre, mais à contre-jour. Il faudra que je réfléchisse davantage à cette obsession du visage sans visage : je me retrouve à l’aube d’un nouveau projet, à la lumière de toutes les réflexions passées sur le sempiternel flou.

Je commence aujourd’hui en publiant sur ce blogue des visages connus et familiers, de gens qui m’entourent représentés dans quelque chose qui, à mon sens, est plus cru que la nudité claire sur papier glacé, quelque chose qui est plus clair que le nom de la ville imprimé sur chaque photo : ces visages flous et coupés illustrent le vif sur lequel le cliché est pris, le même vif que celui de l’anecdote enregistrée en pleine déambulation, le moment exact (dans le cas présent, il s’agit surtout de fêtes et de partys). Si le regard se fatigue d’être seul, c’est qu’il voudrait bien s’entourer de gens qui, dans le noir, en mouvement, trop près ou trop loin, signifient « clairement » leur présence et le présent.





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6 Commentaires

  1. Pourquoi n'as-tu pas fouillé davantage ce créneau? Tu disais que tu semblais y revenir, mais immédiatement après, tu t'es enfui vers les lieux. Selon moi, c'est un de tes plus beaux "posts".

  2. Dans certaines photos, celles où les personnages sont en mouvements, renvoient quant à moi non seulement à leur présence dans l'espace, mais à une certaine production de l'espace. Ils ont l'insolence de l'occuper d'une telle manière qu'il se transforme momentanément. Pour moi, c'est dans ce sens que ces photos s'inscrivent dans la même lignée que les autres: elles représentent un espace habité, pratiqué: un espace en formation.

  3. Gen

    C'est un collègue du bureau qui fait de la photo dans ses loisirs. Il ne te connaît absolument pas. Il a l'âge de nos parents! lol!

  4. Gen

    Hé Nicko! Nous deux décidément, on finit toujours par se croiser! Un ami me dit : va voir ce blog, les photos sont trop hot… Et moi de lui répondre à présent : j'étais à l'école avec le gars! :)Viens faire un tour chez moi à l'occasion! Je t'ajoute à mon blogroll!

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