Déambulation 10. Quelques perches pour la mémoire (ou un retour de voyage difficile)

On m’a déjà dit qu’un voyage est réussi lorsque le voyageur réalise, en cours de route, des choses qu’il savait pourtant déjà. Dans ce cas, avais-je pensé, le voyage n’est pas tant le fait d’aller voir ailleurs si nous y sommes, mais bien de se défaire de tout ce qui obstrue certaines choses qui devraient être claires. Ces obstructions : le quotidien, le banal, la routine, le familier, etc. Soit, je suis d’accord, mais cette idée était restée vachement théorique avant de partir, alors que je me demandais vraiment quelles étaient ces choses qui se cachaient derrière toutes les obstructions devant moi. Je suis donc parti en voyage pendant deux mois avec mon copain, question de voir ailleurs si nous y sommes, mais aussi pour nous défaire de toutes les obstructions. C’est vrai que le voyage procure un sentiment de vision, comme si il y avait réellement des objets qui s’éloignaient de nous pour offrir à notre vue un champ beaucoup plus vaste dans lequel se projeter, parfois se perdre. Cela, je l’ai senti à plusieurs endroits, dont dans un musée pourtant pas si grand, devant un mur blanc sur lequel était accrochée une photo. Il s’agissait d’une exposition sur le portrait en photographie depuis les années 1980, au Kunsthallee de Vienne. Alors que je déambulais devant des œuvres assez importantes pour le domaine, toutes d’une beauté phénoménale et surtout à la technique contorsionnée et athlétique, léchées à souhait, lumineuses ou faussement sombres, je suis tombé devant une série très émouvante pourtant dérangeante de JH Engström.

C’est un peu racoleur. Un mec nu. Il y avait trois portraits de trois mecs nus, et un d’une femme, nue elle aussi. Pas les premiers nus de l’exposition, au contraire. Mais les premiers nus avec un air à la fois poseur et désintéressé, et surtout aux couleurs approximatives. Les photos étaient floues, certaines plus que d’autres (pas celui-ci, car Google Images, c’est de la merde). C’est voulu, c’est clair. Pourquoi? J’ai lu. J’ai trouvé.
Je m’intéresse au flou depuis très longtemps. Jamais je n’ai pris le temps de réfléchir à cela; j’étais satisfait par la simple exécution, parfois instinctive, par la prise de photos intentionnellement floues, et par une théorie qui se résume en un mot : distance. Quand on me demandait la raison pour laquelle tant de photos dans mes archives étaient floues, je disais « pour la distance ». Ici même, dans ce blog, plusieurs photos le sont. Distance. Une façon d’assumer la distance que crée la photographie, cette même distance que la photographie tente d’occulter à coup de lumière, de gloss, de glitter et de Photoshop. Théorie ultra simpliste que je me suis mis à approfondir devant les œuvres de Engström. L’art fait cela aussi (l’art est un voyage, c’est un cliché, mais on le réalise en voyant de l’art en voyage et en comparant les deux expériences) : il nous apprend bien souvent des choses qu’on savait déjà.

Le projet d’Engström est assez simple : le corps est objectivé et le regard du photographe (et celui du spectateur) est subjectivé. Pour y arriver, le photographe a laissé intentionnellement sur la photo la marque du passage du temps en laissant, lors de la pose, une exposition très longue. Ainsi, le mouvement de la pose, de la prise du cliché, n’est plus, comme il le dit, une « situation »; ladite « situation » devient moins importante, moins clinquante, moins extraordinaire : plus floue, justement. Paradoxalement, l’effet créé par cette longue exposition est celui de la distance, car l’image est insaisissable, sombre, floue, aux couleurs bizarrement teintées de bleu, de vert et de jaune, comme si la photo, plutôt que de révéler un semblant d’intimité secrète et authentique (je crois qu’il n’y a que Nan Goldin qui réussit une telle chose), rendait visible l’impossibilité d’une telle entreprise. Impossibilité, car la marque du temps devient celle de la représentation (le modèle est insaisissable dans une « situation » banalisée, à mille lieues de nous, malgré sa nudité), et cette même marque est celle des réels obstacles qui empêchent (au regard du photographe, au regard du spectateur, donc à l’autre) d’accéder au secret détenu par le modèle, secret lové entre son intimité et sa nudité. En gros, ce que fait Engström avec une technique simplissime et une composition archi classique, c’est d’illustrer parfaitement le rapport distance/intimité que porte la photographie et la pratique du portrait.

Cette théorie de l’image marquée par ce rapport, me suis-je dit, doit nécessairement servir à la pratique du paysage. Et, inévitablement, à celle de la déambulation. Vous me voyez venir, sans doute.



En voyage, cela m’a fait l’effet d’une révélation. Depuis le tout début de notre périple, nous photographions comme des fous tous les lieux que nous rencontrions, question de nous faire une abondance de souvenirs à regarder au retour et atténuer la déprime inévitable qui suit tout voyage. Par le fait même, instinctivement (peut-être aussi d’une façon réfléchie, je ne sais plus), je photographiais ces mêmes lieux en modifiant, pour forcer le flou, soit l’exposition soit la distance. Châteaux, places publiques, fontaines, parcs et monuments; plusieurs endroits y ont passé. Plus ça allait, plus je laissais de côté la technique de la longue exposition (qui ne rend pas nécessairement l’image floue, mais laisse la marque du mouvement à coup de traits, lignes et dédoublements) pour privilégier la distance : avec ma petite caméra-pas-si-cheap-mais-que-tout-le-monde-a (caméra numérique qui fait tout automatiquement, donc qui rend la manipulation pour des photos « pas réussies » vraiment difficile), je réglais le focus sur ma main très très rapprochée de l’objectif, pour ensuite photographier, avec ce même focus, le lieu en question. De cette façon – je m’en rends compte aujourd’hui, en réfléchissant à Engström puis à l’expérience touristique qui procure souvent un sentiment de fausse proximité avec les lieux – s’imprime sur l’image non pas le mouvement d’un modèle, mais le mien, mon propre mouvement qui illustre sans doute ma marche, ma promenade, mon voyage, le mouvement de mon regard attentif d’abord à moi-même (ma main) puis ensuite au lieu absolument insaisissable.







Ces photos ne sont pas toutes belles, ne sont pas toutes réussies, mais elles mettent en image quelque chose de très touchant, de parfois même douloureux, dans l’expérience du voyage et de la déambulation. Il y a souvent, presque toujours, une impression d’échec qui suit une telle expérience, comme si les lieux visités (et les rues dans lesquelles on a déambulé) s’étaient effacés en même temps que notre regard s’est posé sur eux, en même temps que nos pensées sont venues interférer avec l’Histoire du lieu qui nous exclut totalement. Comme si notre présence n’était pas à la hauteur du lieu. Tout ce qui en ressort est une expérience indéfinissable, insaisissable, qui se construit du moment où elle devient un souvenir, puis des images, souvent des photos, la plupart du temps prises en même temps que des centaines d’autres comme nous, fascinés par le même monument, la même architecture, la même Histoire, la même rue. C’est finalement comme si ce que nous voyons en voyageant et en déambulant devenait, par notre présence, quelque chose d’extrêmement flou.

Un bel échec, pourtant, car c’est l’expérience qui demeure. Les images, aussi claires soient-elles, sont loin de tout dire (de toutes manières, Google Images c’est peut-être de la merde, mais on retrouve tous les monuments sans doute mieux photographiés que par soi-même). Le flou, enfin, c’est aussi une façon pour moi de faire en sorte que l’image ne fige pas un lieu en le laissant dans sa plus grande superficialité. Le flou marque l’image de la complexité du souvenir, de l’idée du passage éphémère, l’aspect sans doute le plus important de la déambulation. Le flou pousse l’image au-delà de l’image. Le flou est dans l’image une perche pour la mémoire.
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Un commentaire

  1. Ce voyage, c'est effectivement l'expérience de l'insaisissable. C'est l'impossibilité d'adopter une posture autre que celle du touriste étranger qui paradoxalement se cherche lui-même autant qu'il cherche l'autre. C'est une tentative vaine de percer la médiation de ces lieux éloignés, de ce qu'on en dit, de ce qu'on en montre. Alors que tes photos floues étaient l'objet de taquineries pendant le voyage, je me rends compte aujourd'hui qu'elles sont les plus justes. Merci.

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