Déambulation 90. L’angoisse de janvier

Quand on attribue au mois de novembre nos déprimes passagères, souvent je me dis qu’on n’a rien compris aux saisons : novembre dernier était ensoleillé, doux, beau, alors que le mois de janvier, cette année, est imprévisible. La brièveté des vagues de froid donne de faux espoirs quant à la survie de la neige : depuis deux jours, la pluie lave les rues comme savent le faire les pires averses d’automne. Je persiste, donc. Janvier est un mois horrible, parce que l’hiver ne s’assume pas encore et nous pousse, un jour sur trois, à nous adapter, tandis qu’on s’acclimate à la nouvelle année, tandis qu’on regarde tranquillement nos résolutions avec moins d’espoir, jour après jour avec plus de peur, puis arrive le temps où on se rend à l’évidence : les choses ne seront pas si différentes, après tout. Les hivers se ressemblent, les années se ressemblent. Peut-être faut-il alors arrêter d’espérer?

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Généralement, je tente de partir en voyage, ne serait-ce que pour quelques jours, au début du pire mois de l’année, non pas pour faire le bilan – quoique l’exercice est difficile à éviter – mais plutôt pour forcer un intervalle entre l’avant et l’après, pour remplir mes poumons d’un air nouveau. On peut appeler ça comme on veut : décrocher, recharger les batteries, aller voir ailleurs si j’y suis. Arrêter le cours du temps avant de revenir à cette nouvelle année qu’on a fêtée, comme à chaque année, en dansant, en buvant, en mangeant, sans savoir ce qu’elle nous attend, la tête remplie d’idées fragiles et névrotiques, le cœur rempli d’un espoir précaire, le sourire aux lèvres, les larmes aux yeux.

Cette année, je n’ai pas voyagé. Tout au plus, je suis allé passer quelques jours dans un chalet à une heure de Montréal. Rien d’extraordinaire, rien d’exotique. Mais tout de même, je suis allé à la rencontre du silence, du calme, du farniente, des arbres enneigés, des paysages muets, froids, métalliques. J’ai travaillé sur mes cours, j’ai réfléchi à mes projets d’écriture et de photo, j’ai pensé à l’avenir de L’ÉCRAN FENÊTRE. Je suis revenu à Montréal avec un repos qui ne dure pas : l’angoisse ténue de janvier m’attendait confortablement dans mon salon avec ses échecs et ses désespoirs. On peut appeler ça comme on veut : revenir sur terre, dur retour à la réalité. S’apercevoir que toutes les idées, tous les projets, tous les désirs, toutes les résolutions, tous les rêves convoités pour la nouvelle année ne seront pas possibles parce que trop nombreux, parce que pas assez de temps, parce que pas assez d’argent, parce que le maudit travail qui mange tout.

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Le plus dur avec la tenue de L’ÉCRAN FENÊTRE, c’est son évidence : à l’exception de quelques occasions extrêmement agréables en 2015, ce blogue n’existe que quand je voyage. Bien sûr, on peut le consulter et s’y référer tout au long de l’année, mais pour celui qui l’entretient, les périodes entre deux voyages sont véritablement des périodes creuses : le site demeure là comme un souvenir immobile et parfois douloureux de ce qui a été, nourrissant du même fait une nostalgie maladive qui se résume en une seule expression, usée à la corde et insignifiante tellement tout le monde la répète : je veux voyager. Devant les arbres et les paysages enneigés, je me suis beaucoup répété cette phrase, je veux voyager, et j’ai réfléchi à ce qui se cachait derrière ce souhait : qu’est-ce que je veux, véritablement, quand je dis que je veux voyager? Ça veut dire je veux écrire, ça veut dire je veux photographier, ça veut surtout dire je veux voir le monde comme je le vois quand je voyage, je veux voir le monde et le dire. C’est du même désir que naissent toutes les idées, tous les projets, tous les désirs, toutes les résolutions, tous les rêves du jour de l’an ; l’angoisse de janvier, quant à elle, est issue des obstacles que le temps, l’argent, le travail déposent sur le chemin de ce regard qui voudrait aller plus loin, qui voudrait s’éparpiller, qui voudrait observer, se perdre, scruter, chercher, errer, dénoncer, s’amuser.

J’ai l’habitude d’échouer mes résolutions et j’ai l’habitude du vertige du mois de janvier. Mais il serait triste et cynique d’abandonner le rêve. Je continue alors, obstinément, à avoir des idées, des projets, des désirs, des rêves, tout en demeurant prudent : les résolutions sont souvent formulées de sorte à produire de la honte, de la déception. On dit faire plus et faire moins, on dit avoir plus et avoir moins, on dit commencer et arrêter, on dit être plus et être moins. On sous-entend toujours qu’on a échoué, qu’on est passé à côté, qu’on n’a pas réussi, que ce qu’on a fait est mal, insuffisant ou excessif, qu’on n’est pas à la hauteur. Et année après année, on forme un cercle éternel d’espoir et de désespoir, d’attentes et de déceptions, de désir de contrôle à tout prix et de sentiment de perte de soi. La résolution que je réserve pour L’ÉCRAN FENÊTRE n’est pas de cet ordre-là : je ne dirai pas que je voyagerai plus, que j’écrirai plus de billets, que j’aurai plus de lecteurs et de followers, que je produirai de plus belles photos et des textes plus brefs, que je ferai plus de promo et moins de blabla (conseil qu’un collègue blogueur m’a fait dans le passé, le pire au monde à mon avis). La résolution est simple : je veux simplement mettre en pratique ce que j’ai appris de L’ÉCRAN FENÊTRE.

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La tenue de ce blogue m’a non seulement appris à voyager autrement, c’est-à-dire avec respect des gens et des lieux visités, avec une attitude humble et la moins coloniale possible, avec une conscience constante de mes privilèges, avec écoute des autres, avec une attention particulière portée aux inégalités sociales, aux gens et lieux qui sortent de la norme et qui proposent à l’égard de leur ville une version différente, plus nuancée et moins unilatérale, moins blanche, moins exotique, moins luxueuse, moins productive, moins spectaculaire, moins capitaliste, moins aveugle à la différence que celle véhiculée dans la majorité des médias touristiques. L’ÉCRAN FENÊTRE m’a appris à faire du voyage une réflexion, puis à entretenir ce regard sur le monde chez moi : c’est pendant les périodes creuses entre deux voyages que la résolution devient la plus pertinente. Je dois me souvenir, chez moi, à Montréal, devant les arbres enneigés puis nus du mois de janvier, que L’ÉCRAN FENÊTRE était à l’origine un blogue de déambulation en lieu familier. Drôle de constat, après près de 9 ans de blogue et pour sa 90e déambulation : revenir à ce qu’il était, me souvenir de sa genèse. L’ÉCRAN FENÊTRE ne reviendra pas en arrière, parce que les périodes qui séparent les voyages, bien que difficiles, sont précieuses ; elles rendent compte de ce que ce regard peut faire dans le réel, quand on est chez soi. Je désire ne plus oublier qu’il est possible de réfléchir à tout ce dont il a été question ici quand je ne voyage pas.

J’écrirai davantage, je ferai plus de photos, j’ignore si je voyagerai plus ou moins, mais tout ça pour l’instant ne regarde que moi. Ce qui peut intéresser les lecteurs (ou pas, j’en conviens), c’est que je compte, pour donner une forme concrète à cette résolution somme toute évidente, me servir de / FRM BRCLN WTH LV / pour partager le plus simplement possible les résultats de ce regard, de ce que mon regard chez moi a appris quand il se posait sur l’ailleurs. L’idée de ce blogue était arrivée il y a plusieurs années avec le besoin de partir pour créer, lors d’un premier voyage à Barcelone : je voulais limiter les souvenirs de voyage à une seule image par jour pour que s’élabore un patchwork de la mémoire à partir des villes visitées, un langage tendu vers celles et ceux qui restent chez soi. Aujourd’hui, après tant de voyages et de récits publiés, après tant de nostalgie silencieuse, l’image seule se transformera en mini projets plus substantiels pour, une fois revenu chez moi, maintenir avec les lieux familiers la relation mi-attentive et mi-distante, humble et respectueuse, à laquelle toutes ces années d’ÉCRAN FENÊTRE m’ont habitué. Avec amour, c’est de Barcelone d’abord, des autres villes ensuite et maintenant des divers chez moi que se concentrent ces projets en de brèves publications photographiques.

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On peut appeler ça comme on veut : garder le contact, faire des photos, revenir en arrière, succomber à l’angoisse de janvier avec une résolution. Désamorcer la nostalgie pour que L’ÉCRAN FENÊTRE puisse continuer à exister même quand il n’existe pas.

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3 Commentaires

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