Déambulation 86. Solo

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Je ne suis pas à mon premier voyage en solo, mais j’ai peu abordé la question dans ce blogue, sans doute parce que, par réflexe, je tends à profiter de cette solitude pour amorcer des réflexions plus larges, moins centrées sur soi, ce qui est relativement paradoxal puisque ce type de voyage force pourtant à l’introspection à laquelle je n’ai jamais eu de mal à m’adonner. Bien souvent, l’on se demande ce qu’on fait là, pourquoi on s’est infligé une telle langueur, à quoi riment toutes ces pensées si elles ne peuvent être partagées sur le moment. Puisque les stimulations immédiates et surprenantes, propres aux voyages où l’on découvre un lieu aussi dense que Barcelone, sont cette fois plutôt diluées par l’accoutumance que j’ai déjà intégrée à l’égard de cette ville, il m’arrive plus couramment de me questionner à propos de cette solitude à laquelle je me suis soumis volontairement et de mon aise à voyager seul. Est-ce que j’aime vraiment ça, au fond?

Après tous ces voyages en solo, la question vaut la peine d’être posée, particulièrement parce que je photographie les lieux et les beautés que je croise beaucoup moins souvent qu’à l’habitude, mais aussi parce que plusieurs d’entre elles, je m’en aperçois depuis quelques jours, sont moins « touristiques » et rendent davantage compte d’un regard seul posé sur les lieux. Je me surprends aussi à photographier les passants plutôt que les lieux, de surcroit les voyageurs, particulièrement ceux qui se promènent seuls.

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Je ne photographie pas ces gens-là intentionnellement, c’est-à-dire qu’ils sont souvent le centre, littéralement, de plusieurs de mes photos : ils occupent une place privilégiée dans l’image que je crée plus ou moins instinctivement. Bien entendu, plus je prends conscience de cette manie (qui peut être fâcheuse pour ceux qui se font photographier à leur insu, j’en conviens), plus j’actualise ce nouveaux penchant en le mettant en scène volontairement. Il m’est arrivé de regarder certaines de ces photos en me disant « on dirait que j’essaie de faire l’image de ma propre solitude », comme si ma réflexion sur le voyage solitaire se déployait davantage en images qu’en pensée.

Barcelone n’est pas une ville aisée pour le voyageur solitaire. En plus de cette culture du groupe qui semble très forte en Espagne – on voit peu des gens seuls attablés à un café, un bar ou un restaurant –, à tout instant le solitaire se voit confronté à d’autres voyageurs comme lui avec l’importante différence qu’ils sont accompagnés de leurs amis, leur famille, leurs enfants, leur douce moitié. Il en est ainsi particulièrement chez les jeunes de la vingtaine et trentaine : la grande majorité se promène en groupe, certains sont très bruyants, agressifs même dans leur façon de performer leur statut de touristes qui viennent à Barcelone pour faire la fête. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces groupes sont beaucoup plus irritants qu’intimidants, mais malgré cette folie sectaire qui les réunit et qui exclue par le fait même tous les autres excepté les groupes qui leur ressemblent, le voyageur solitaire souhaite secrètement en faire partie, ce qui est quasiment impossible, puisque la frontière qui sépare ces deux « entités » est beaucoup trop épaisse : d’un côté se tient une personne seule, muette, entrainée par sa solitude à un regard discret sur les lieux, humblement et timidement cachée derrière son livre, son carnet de notes et son téléphone intelligent, puis de l’autre grouille un groupe dont les regards – imposants, furtifs, excités – et les paroles – impulsives, hyperactives, dépourvues de filtre – sont à la fois multipliés et coupés par le nombre. En bref, la personne seule et le groupe n’expérimentent absolument pas le même voyage.

C’est ainsi que la personne seule dans un lieu très touristique prend son temps, photographie ce qu’elle a envie de photographier, pèse ses choix, regarde les œuvres, s’attarde afin de faire de sa visite une expérience qui, forcément, sera toujours altérée, voire dérangée, par ces groupes qui passent rapidement, qui blaguent, qui font les clowns, qui prennent des photos frénétiquement, qui disent haut et fort leur opinion immédiate, pointent du doigt, font des selfies, puis un autre, puis un autre ; ils le font parce qu’ils en ont bien le droit, parce que ça fait partie du « trip », comme on dit, tout autant que la lenteur pour le solitaire. Les façons de voyager sont diverses, mais croire que toutes cohabitent dans l’harmonie est, à mon avis, un leurre.

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C’est un leurre, parce que les voyageurs groupés ne pensent jamais à leur solitude, à moins qu’ils ne la provoquent pour une journée ; dans ce cas, ils profitent en grandes pompes de ce « moment de solitude », de cet exil temporaire du groupe (en réalité, je n’envie pas ces voyageurs qui doivent toujours négocier avec les humeurs, les désirs et les égos des autres) pour mieux y retourner, pour mieux l’endurer. Le voyageur solitaire, quant à lui, y pense sans arrêt et sait qu’il peut, lui aussi, déranger : un personne seule en terrasse a beau lire tous les livres du monde, il sait qu’il prend la place de quatre personnes, éventuellement forcées à dîner à l’intérieur. Le voyageur seul est un habitué de la place au bar et mange peu aux tables. Il est un habitué des recherches incessantes de restaurants au cas où celui précédemment sélectionné soit vide ou peu adapté pour une personne seule, comme si cette solitude était un handicap. Il se dote d’un courage surhumain pour oser entrer dans un bar ou dans un club pour, en bon spectateur, voir le nightlife de la ville. Il danse peu, il boit moins que les autres, il passe son temps à regarder puis, sans cette dose de courage dont les réserves ne sont pas éternelles, à se taire. Et quand, par une surprise bénie des dieux, il arrive à partager un repas, il s’y lance tête première avec un drôle d’enthousiasme qui le pousse à agir parfois comme ceux qui plus tôt le gênaient, tout en s’apercevant du confort paradoxal de sa solitude à laquelle il retourne avec aise, fortifié.

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Heureusement pour lui que dans toutes les villes, même à Barcelone, se trouvent des lieux qui nous servent bien, lieux plus éloignés, certes, parfois délâbrés dont la beauté sied dans ce qu’ils ont de plus brut : des ruines, des montagnes, des vides. Les Bunkers del Carmel, lieu assez difficile d’accès (donc qui peut fortement provoquer crises d’égo, fatigues, émotions, chiâlage, « pétages de coches »), est un bon exemple d’endroit qu’un voyageur seul doit absolument visiter à Barcelone. En s’y rendant, il quitte pour un temps la densité et la folie du centre, se réfugie au pied d’un mont qu’il escalade tranquillement, à son rythme, en n’y croisant que peu de visiteurs, pour se trouver finalement en plein dans un site historique laissé plus ou moins à l’abandon au-dessus de la ville pour contempler une vue panoramique beaucoup plus impressionnante que celles disponibles à partir du Parc Güell ou de la Sagrada Familia, lieux aussi superbes qu’insupportables. Ici, on croise quelques voyageurs solitaires assez téméraires pour s’y perdre et quelques groupes de Barcelonais habitués au site et respectueux de ceux qui sont venus, comme eux, contempler le paysage à partir de cette distance qu’ils embrassent, qu’ils chérissent.

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La contemplation est une activité de solitaire : même parmi les autres, même accompagné, c’est seul qu’on arrive,en toute quiétude et en toute générosité, à contempler le monde – c’est-à-dire une ville, une montagne, la mer, l’horizon. De fait, le voyageur solitaire se dote mieux de lieux vides et pleins, époustouflants et décrépits, des lieux qui lui renvoient avec bonheur sa propre solitude et lui permettent d’y réfléchir, de l’apprécier.

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2 Commentaires

  1. Bien d’accord! Seulement, une réflexion « égoïste » et « sur soi » n’est pas nécessairement une réflexion sur la solitude, alors qu’en voyageant seul, on peut très bien penser à l’autre justement parce qu’on est seul : « solitude » et « soi » ne sont pas synonymes.

    Au final, voyager seul ou en groupe, ça fait réfléchir! C’est le plus important!

    Merci pour ton commentaire!
    🙂

  2. Judith

    C’est un très bel article. Pourtant, tu dis que en groupe, on ne pense jamais à sa solitude. Je pense plutôt l’inverse. Pour moi, seul, on peut se concentrer sur ce qui nous entoure car les autres et leur regard ne déconcentrent pas. De ce fait, la réflexion est moins axée sur soi. Alors qu’en groupe, le comportement de chacun encourage une comparaison entre les autres et soi même, et donc une réflexion sur soi. Je pense donc que en groupe, paradoxalement on est plus adepte d’une réflexion « égoïste » que seul.

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