Déambulation 83. Jamais seuls

Lorsque je visite des grandes villes comme Bogota, rapidement je me confronte à l’importante difficulté d’en parler. Sans prétendre que les villes plus petites de la côte colombienne soient facilement saisissables, il faut tout de même admettre que des clichés très clairs les décrivent assez bien : s’y rendre équivaut à un mélange de la rencontre de ces clichés et les nuances qu’on se doit de leur apporter. Ceux des grandes villes sont souvent les mêmes : anonymat, bruit, pollution, culture foisonnante, diversité sociale et ouverture d’esprit ; qu’on soit à New York, à Barcelone, à Paris, à Londres, à Stockholm ou à Berlin, les points communs ne sont que des évidences appartenant à toutes les villes et qui ne servent pas à relever les caractéristiques qui leur sont propres. Pourtant, chaque ville a son cliché : New York est vivifiante, Barcelone est festive, Paris est romantique, Londres est punk, Stockholm est design, Berlin est hipster. Nos visites diminuent la plupart du temps ces identités qu’on leur colle trop facilement : Paris n’est plus si romantique quand on y voit toute sa saleté, Berlin n’est plus si hipster quand on voit ses quartiers excessivement embourgeoisés, etc.

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J’ignore toutefois ce qu’on dit des grandes villes sud-américaines : Santiago, Buenos Aires et Bogota pourraient être interchangeables tant leur réputation n’est pas marquée de distinctions aussi claires comme peuvent l’être les villes européennes, à l’exception peut-être de l’aspect colonial qu’on peut leur octroyer ou leur niveau de sécurité – mais encore, toutes les villes de l’Amérique latine comportent des traces du passé colonial et sont réputées pour être moins sécuritaires que la majorité des villes du nord. Ce serait évidemment une erreur que de croire qu’elles sont toutes pareilles, mais je reconnais ici, à Bogota, la même sensation d’infini qui m’accablait à Santiago. Jamais je n’aurai l’impression d’y avoir vu ne serait-ce que l’essentiel, en dépit de mes déambulations de plus en plus sportives. Mes colocataires ont rit de moi lorsqu’ils ont appris le chemin que j’ai parcouru en trois jours : plus d’une centaine de kilomètres qui ne couvrent pourtant que trois quartiers de cette ville qui en compte une vingtaine. La Candelaria, Chapinero et Zona G sont des districts très différents les uns des autres malgré leur proximité, caractéristique propre aux grandes villes. Pour cette raison précisément le visiteur de courte durée est souvent forcé au silence, bouche bée par toutes ces distinctions, par les surprises qui s’accumulent et par le manque qu’elles provoquent comme une drogue. En voir davantage devient une obsession, découvrir jusqu’où les quartiers peuvent aller, à quel point ils peuvent se différencier ; suffit de monter le Cerro de Monserrate pour taire le manque en ignorant si l’épuisement imposant le silence vient de l’altitude ou de cette vue extraordinaire qui exhibe avec arrogance l’étendue de Bogota.

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Il m’est donc difficile de parler de Bogota, car il s’agit d’une ville aussi banale qu’impressionnante : comme toutes les grandes villes, Bogota donne le vertige (sans mauvais jeu de mots à l’égard des 2000 mètres d’altitude) et procure au visiteur qui s’y promène longuement cette sensation de « déboulements » dont il a été question ici à propos de Londres. Bogota est une ville qui séduira sur-le-champ les amoureux des mégapoles, car elle offre, à la différence des villes de la côte, l’anonymat nécessaire pour se sentir libre et une mixité sociale assez imposante pour ne pas se sentir marginalisé. C’est là, en fait, que Bogota sort du lot des grandes villes du monde : l’Amérique latine peut être dure avec tous les étrangers qui ne sont pas sud-américains, hétérosexuels, hispanophones, masculins.

J’aime les grandes villes : j’ai vécu mon arrivée à Bogota comme soulagement. J’y ai vu ce que j’ai également reconnu à Santiago, c’est-à-dire une sorte de laisser aller chez les habitants de leur propre marginalité soulignée parfois à l’excès tant ces grandes villes sont plus ou moins les seuls lieux où l’on peut afficher bruyamment, voire grossièrement, sa différence sans courir le risque d’être soumis à toutes sortes de violences. La Colombie est un pays qui a une longueur d’avance au sujet de ces questions puisqu’y vit un peuple au métissage extrêmement visible, mais n’en demeure pas moins que le culte de la pâleur existe aussi bien que celui de la femme-objet, de l’hétérosexisme, du machisme et des principes les plus conservateurs du catholicisme, sans compter cette sale réputation à l’égard de la sécurité dont la ville a encore du mal à se débarrasser. Ainsi, à Bogota, on voit aussi celles et ceux qui fièrement sortent de ces principes, qui les nuancent ou qui les rejettent carrément. Cette fierté va de pair avec celle toute latino-américaine qu’on rencontre avec émotion, qui peut parfois agacer les nordiques rigoureux, ordonnés, calmes et patients que nous sommes, amants de la sécurité, de la subtilité, froids au patriotisme voyant ; cette fierté m’émeut encore, car elle est garante des échanges sociaux et même de l’ouverture à l’autre, à l’étranger, entre autres parce qu’elle souligne non seulement l’histoire et la nature du continent, mais surtout la pluralité de ses habitants. La fierté des Colombiens est à la source, à mon avis, de cette liberté et de la générosité dont font preuve les habitants de Bogota, parce qu’ici, avant d’être colombien, on est Bogotaño.

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Impossible, donc, de faire le tour de Bogota, et les Bogotaños eux-mêmes, toujours attentifs aux visiteurs, même constamment inquiets pour eux comme peuvent l’être des parents, déconseillent aux étrangers de s’aventurer dans un grand nombre de quartiers particulièrement inhospitaliers et dangereux, cela bien en dépit des divers efforts qui ont été fournis par la ville pour adoucir sa réputation et calmer la violence qui sévissait dans le passé – le port d’armes à feu en public n’a été interdit qu’en 2012 ! Malgré tout, Bogota est aussi une ville de grande misère encore visible dans tous ses quartiers dont le chaos omniprésent n’aide en rien à éliminer cette part de stress qui peut parfois être relié à un danger potentiel, bien que je m’y suis somme toute senti en sécurité. Et c’est sans doute tout ce bruit, ces embouteillages éternels, ces cris, ces foules et ce désordre exagéré qui appuient, paradoxalement peut-être, cet amour que j’éprouve pour Bogota : ici, le vide n’a pas sa place, pas même dans ses nombreux parcs, ses montagnes et ses hâvres de paix toujours bien remplis de jeunes oisifs qui regardent avec une légèreté désarmante la folie de la capitale et qui ajoutent leurs voix à la rumeur des klaxons, des moteurs et des freins ; tous ces lieux d’une verdure luxuriante rythment la ville d’une musique hétéroclite en nous rappelant à chaque son que nous ne sommes jamais seuls et que nous séjournons à même le meilleur et le pire d’une grande ville sud-américaine.

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