Déambulation 82. Les chemins de Santa Marta (maudites soient les plages)

Je ne croyais pas écrire un texte sur Santa Marta car je n’y séjourne en réalité qu’une seule journée complète, si j’exclue les jours de transports. Cependant, quand on voyage dans une région comme celle-ci, on est porté à parler du soleil, des plages, de la musique et des sourires des habitants, sachant que parmi toute cette beauté se trouve une réalité bien moins idyllique qui ajoute au lieu un aspect pittoresque, dit-on, mais qui – appelons les choses par leur nom – s’avère à être plutôt de la pauvreté, de la misère.

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Santa Marta est une station balnéaire dans laquelle on trouve cordées les unes après les autres des plages de plus en plus belles au fur et à mesure qu’on s’éloigne du centre et des terres, c’est-à-dire des quartiers populaires. Plus on longe la côte, plus on croise des touristes de toutes sortes et moins on croise des Samarios, à l’exception des vendeurs ambulants, des commerçants, des restaurateurs, des chauffeurs de fourgonnettes touristiques et de taxis. Je ne dispose pas assez de temps pour m’aventurer dans les endroits plus isolés de la côte, mais une simple promenade permet de voir ce que la plage peut faire en matière de séparation des classes sociales.

Celle adjacente au centre historique de Santa Marta est petite et mêle les odeurs de sel à celles des ordures. Pourtant loin d’être désagréable, cette plage a quelque chose de vrai, de moins monté pour épater la galerie, malgré les hôtels de luxe qui la longent. Pour s’y rendre, il faut quitter le tintamarre du centre-ville sans tout à fait le quitter, ce qui force le visiteur à ne jamais oublier tous ces gens qui vivent (pauvrement) de notre visite.

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Les vendeurs ambulants, les restaurateurs de fortune, les mendiants et même quelques prostitués (femmes et hommes) sont omniprésents tout au long de la plage sans pour autant la rendre vulgaire ou dangereuse. Au contraire, ce bord de mer fait partie de la ville en soi : elle en porte les odeurs, elle y fait circuler, comme ailleurs, ses habitants. On profite de sa brise pour se rafraichir entre amis et de son paysage pour y assister à une messe déclamatoire et excessive, au grand dam de certains touristes qui, malgré le bruit, avaient perdu le souvenir d’être en Amérique latine, continent dont la corruption, la criminalité et la misère ne peuvent malheureusement pas être ignorées. Ces mêmes touristes venus pour la plupart de l’hémisphère nord, facilement repérables à leur habillement qui crie les vacances – casquette et camisoles colorées, bermudas amples en tissu de maillot de bain, lunettes Ray-Ban sur la tête, flip-flops qu’on fait trainer bruyamment avec une nonchalance un peu hautaine et, parfois, un bracelet coloré les identifiant à un groupe de tournée touristique alcoolisée à travers les Caraïbes –, déguerpissent vite de cette plage de ville, visiblement agacés par l’éléphant rose à leurs côtés, celui de la misère insistante qui les appelle à acheter un collier, à profiter de l’ombre d’un parasol payant, à dîner à leur cantine de fortune. Souvent ils détournent le regard avec mépris, ou ils acceptent avec pitié un fruit ou une brochette pour déguster leur domination à côté de celui qui prépare les mets à longueur de journée sous un soleil assommant.

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On peut vite critiquer ce type de touristes ostentatoires et parfois peu respectueux du lieu (ce sont eux qu’on entend crier leur ivresse pendant la nuit dans les auberges de jeunesse), mais je tâche de ne pas perdre de vue ma propre place dans cet échiquier auquel on n’échappe pas : je suis également un étranger tout aussi reconnaissable aux yeux des Colombiens, malgré mon teint et ma langue maternelle. En l’absence d’une autre alternative, j’ai dû payer un prix dérisoire ma place à l’ombre pour écrire devant des enfants Samarios qui jouaient dans la mer, peut-être encore aveugles à la misère qu’on affronte pour s’y rendre. Les plages – maudites soient-elles ! – nous enferment, en dépit de la nudité, dans notre classe, dans notre richesse ou notre pauvreté. Qui plus est, le chemin entre Barranquilla et Santa Marta est parsemé de quartiers d’une grande indigence. On y voit une pléthore de maisons de tôle et de béton craqué, de familles entières juchées sur un vélo ou sur une motocyclette en mauvais état, de prostituées hélant les camions et d’enfants sans doute pas si innocents qui jouent pourtant sans malice entre leur demeure et la voie parmi les bouteilles vides, les sacs plastique et les pneus que les conducteurs ont abandonnés en cours de route. Répondant au stéréotype latino-américain, ces quartiers sont colorés à l’excès, ce qui leur confère une douloureuse beauté. Installé en toute sécurité à l’intérieur d’une voiture aux vitres teintées, je me suis mis à photographier ces quartiers avec un malaise sans cesse croissant, ne sachant que faire de ces clichés d’une certaine pauvreté colombienne, assurément pas la plus grande.

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Le discours affirmant qu’il est mieux d’exposer la pauvreté aux yeux de tous pour la dénoncer ne me convainc pas toujours – je le trouve d’une naïveté et d’un paternalisme éhontés, entre autres parce que « les yeux de tous » sont ceux des mieux nantis qui ne feront rient de plus pour ces gens après avoir vu la misère sous la forme d’images esthétisantes d’une façon parfois gênante. Toutefois, l’autre discours, celui de la fatalité qui vise à occulter la pauvreté, me parait extrêmement malhonnête : je visite la Colombie, pays aux belles plages et pays de guérillas, pays luxuriant et pays qui a faim. Choisir un aspect pour en cacher un autre, c’est à mon avis faire un choix peu original et dérangeant : si je privilégiais exclusivement la promotion des belles plages, j’écrirais pour une agence de voyages tout-inclus.

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Pour rendre justice aux chemins de Santa Marta, je les publie tout de même ici, malgré mon malaise qui vient surtout du fait que ces photos – vu les circonstances de leur production – sont plutôt réussies : faire de la pauvreté une image comporte ses risques, dont celui de ne faire parler que de l’image (mais encore n’est-il pas là, tout le problème de la photographie documentaire ?) et du même souffle embellir, donc aplatir, simplifier à outrance, une réalité aussi complexe qu’insaisissable.

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