Déambulation 80. Pronto va a llover

« Mira el cielo nublado, siente el olor húmedo. Pronto va a llover / como un pueblo abandonado en un bosque, en la noche. »

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On croit qu’en voyageant on rencontre surtout des couples à la retraite et des backpackers, mais on croise la plupart du temps le banal voyageur dans la trentaine ou la quarantaine, sans enfants, plus ou moins débutant le chemin de la classe moyenne, hésitant à « se caser » ou à continuer de voyager. Mon choix se dessine tranquillement (difficilement), au fur et à mesure de mes séjours à l’étranger, alors que je suis secrètement jaloux de celles et ceux qui voyagent pour le travail ou qui ont fait du voyage leur gagne-pain. Mon séjour en Colombie brise le pattern du voyage pour fuir mon quotidien : je fais cette fois partie de ces chanceux qui profitent d’une invitation, toutes dépenses payées, pour parler de ce dont je ne parle pas assez dans la vie de tous les jours. C’est la poésie qui m’amène ici, dans la région caribéenne de la Colombie.

C’est dire que mon regard est tout autre : mes errances sont sans cesse interrompues par des rencontres d’organisation, par la préparation d’ateliers, par l’animation de séances d’écriture et par des lectures publiques. Maintenant que l’égo a cessé d’être flatté, j’en suis maintenant à combattre une gêne inexplicable et une peur du ridicule devant tous ces visages hispanophones, la plupart néophytes en matière de poésie et de langue française.

Bien que rempli d’obligations, ce voyage en est tout un, d’autant plus confrontant qu’il me déplace de la distance souvent confortable du voyageur en pays inconnu : j’affronte tête première les gens qui vivent ici, qui me reçoivent généreusement et fièrement avec leurs coutumes et leur culture. Cette fois, impossible de faire l’autruche en détournant mon regard de ce qui me confronte pour l’élever vers le ciel, ce refuge éternel de l’étranger. À Cartagena, même le ciel est un obstacle, gorgé d’une humidité qui rend la vie impossible aux lunettes ophtalmologiques, prête à faire éclater les nuages d’une seconde à l’autre : dans le gris/noir à l’horizon se lit la menace quotidienne en cette saison des pluies : le soleil radieux sera bientôt couvert et cèdera sa place à des orages dignes des films d’horreur.

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Des horreurs, d’ailleurs, on m’en a raconté avant de quitter Montréal : on m’a dit maintes fois de faire attention parce que la Colombie est un pays dangereux, rempli de malfaiteurs, de voleurs, de kidnappeurs ; suffit de s’informer sur l’état actuel du pays pour comprendre bien vite que cette réputation est aujourd’hui caduque. Les problèmes de rapts, de vols, d’assassinats et de régions entières aux mains des cartels de la drogue sont aujourd’hui des exceptions qui réveillent de très sombres souvenirs chez les Colombiens qui sont, au final, les premiers à en avoir souffert et qui se sont battus de toutes sortes de façons pour mettre fin à ces atrocités qui faisaient fuir les habitants et tenaient les touristes à distance. Néanmoins, alors que j’errais à Cartagena, la ville la plus touristique du pays m’a-t-on dit, j’ai dû me rendre à l’évidence : bien que je ne craignais pas à tout moment de me faire kidnapper, quelque chose dans l’air exerçait une pression. Peut-être est-ce à cause de la météo, lourde et exténuante, ou de ce mur qui enferme le centre historique, qui le contient bien serré et qui semble tendre l’air dans son enceinte. On se promène plus ou moins lentement entre voitures, travailleurs, étudiants, mendiants, vendeurs ambulants, policiers, hommes d’affaires, touristes de toutes sortes, bandes de jeunes et de moins jeunes qui flânent, et il arrive qu’on partage avec eux un regard plutôt hagard sans raison apparente, un drôle d’échange comme si la crainte du passé était venue s’installer entre soi et l’autre le temps d’un coup d’œil. On croise des personnes qu’on trouve un peu louches, puis on se sent horriblement nord-américain à juger ainsi les autres, à se méfier sans arrêt, jusqu’à ce qu’on tombe sur un homme qui veut trop aider le visiteur à comprendre l’histoire du centre-ville et qui, à brûle-pourpoint, donne un cours beaucoup trop détaillé sur Cartagena, de la mer aux monts, en même temps qu’il jette des drôles de regards à gauche et à droite vers un vendeur de bracelets suivi d’un vendeur de coquillages suivi d’un vendeur de cigarettes. Cette histoire s’est bien terminée : j’ai arrêté net le discours de l’homme en lui disant que j’étais ici « pour le travail », que j’étais attendu, qu’il pouvait dire à ses compadres de foutre le camp et d’aller voir quelqu’un d’autre. Ma stratégie a fait échouer la leur ; sans doute réussiront-ils avec d’autres touristes, qui sait, peut-être avec un couple à la retraite. Nous avons échangé quelques paroles et quelques rires, puis il a dit pásalo bien, amigo, y cuidado con los tipos como yo.

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Plus tard, malgré le ciel d’un gris graduellement menaçant, malgré cette histoire qui m’avait à la fois échaudé et amusé, malgré la tension, je me perdais volontairement parmi les petites rues colorées, fournies d’arbres à fleurs et de plantes qui semblent avaler les balcons ; je pensais à tout ce qu’évoquait cette architecture coloniale et cette nature luxuriante, à tout ce qu’on peut dire à propos des couleurs, du soleil, de la mer, du vent et des odeurs. J’ai été brusquement retiré de mon errance par les cris d’un homme placé à côté de moi, en plein milieu de la rue. Il avait cette posture maintes fois vue dans les films policiers : jambes écartées et à peine fléchies, épaules tendues, tête avancée, bras tendus devant le corps et mains jointes qui tiennent un révolver. Seulement, l’homme n’était pas un policier.

Son arme pointait un jeune garçon qui avait pris la fuite – j’ai compris plus tard qu’il avait volé un bracelet. Le garçon arrêté s’est mis à crier à son tour dispárame, hombre, dispárame, puis il a pris le risque de fuir à nouveau.

Ce type d’événements, peut-être exceptionnels, a tristement la force de teinter le paysage et d’y insuffler une tension irréparable. Cartagena sera pour moi une ville d’une violence ténue, chaotique malgré ses rues cartésiennes, crispée malgré son allure excessivement décontractée, brutale malgré les couleurs et la musique qui imposent une légèreté toute latino-américaine, dure malgré la douceur dans la voix des Cartagéneros et leurs sourires incroyablement contagieux. Heureusement qu’il y a ces farces qu’on entend, ces regards séducteurs, cette profonde affection, ce rythme plutôt lent mais toujours entraînant qu’on suit quand on déambule. Heureusement qu’il y a les pélicans qui volent lentement au-dessus de nos têtes, les arbres, la mer, le soleil, la lune, les étoiles et le vent, cette nature impulsive, plutôt colérique, mais enchanteresse. Cartagena est une ville pour un poète car elle malmène ses gens, les déplace, les bouscule ; elle s’abat sur eux, puis les éblouit. Ce n’est donc pas un hasard que tous les étudiants, lors d’un atelier d’écriture que j’animais, aient écrit d’emblée, sans se concerter, un poème sur « Cartagena, entre murs et côtes ».

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L’un d’eux m’a fait don de son poème – il n’a pas écrit son nom, malheureusement ; on peut y lire le début d’une belle plume, d’un langage particulier. Son poème s’adresse à l’étranger venu travailler. Il lui prescrit de prendre le temps de parcourir les « vastes rues pleines de sentiments et de pensées submergées d’une voix » tout en prenant le temps de regarder les monts et les forêts au-delà des murs qui encerclent le centre afin d’entendre le peuple qui y vit, qui forme avec la nature et la ville une unité, celle de la pluie, celle de la nuit. Au soir, subrepticement, une douce averse m’apaisait, question de me préparer à la déambulation du lendemain, calme et colorée sous un soleil radieux.

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