Déambulation 79. Transition

« L’espace de l’étranger est un train en marche, un avion en vol, la transition même qui exclut l’arrêt. »

Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes

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Je ne sais pas quand est le meilleur moment pour prendre des décisions radicales dans sa vie. On dit parfois que les coups de tête font les meilleures décisions, mais on dit aussi qu’une décision prise à tête reposée, après une longue période de réflexion, sert à prévoir toutes les embûches. On dit qu’il faut traverser la tempête avant de décider quoi que ce soit. On dit aussi qu’il vaut mieux changer ou fuir le mal pendant qu’il est là plutôt que de le laisser tout ravager sur son passage ou, pire, de s’y habituer.

Je croyais que toutes ces années de voyages et de déambulations me donneraient également l’expérience et l’habitude de la nostalgie. Après les six ans de la tenue ce blogue, après 23 villes étrangères visitées et presqu’autant de poussées de nostalgie – ce qui est difficile avec le voyage, c’est qu’on quitte toujours un lieu –, je croyais que je m’habituerais à ce vague à l’âme qui brouille les cartes du présent. Il n’en est rien. Au contraire, plus je voyage, plus la nostalgie a les airs d’un sable mouvant. Plus je reviens de voyage, plus la période difficile du retour s’allonge dans le temps et s’alourdit sur les épaules.

Le mot n’est pas le bon. Ce n’est plus de la nostalgie. Je ne crois pas que j’étais mieux ailleurs, dans un autre pays, dans une ville spécifique. C’est simplement que je connais peu d’expériences qui nous placent autant face à nous-mêmes que celle du voyage. Voyager, c’est se connaître mieux, apprivoiser ces parts de soi-même qu’on savait présentes mais demeurées endormies, cachées derrière notre quotidien, notre confort, nos routines et tout ce qui nous est désespérément familier. C’est en voyage que nous nous connaissons une passion pour la nature, que nous devenons sociables, que nous reconnaissons nos phobies et nos limites, qu’on trempe un orteil dans une mer trop froide pour juger si on s’y baigne ou pas, qu’on goûte du bout de la langue un met indescriptible et qu’on décide si on le mange ou pas. Nous avons les sens et les émotions à vif, le regard imitant l’horizon prêt à nous confronter avec générosité, avec respect, avec empathie et indulgence aux grandes beautés, aux grandes pauvretés, aux grandes souffrances, aux grandes jouissances. Nous faisons l’expérience de l’histoire, des lieux et des autres. Nous nous déplaçons, véritablement.

Comment, alors, retourner chez soi sans avoir du mépris ou, du moins, de l’indifférence pour ce qu’il signifie ? Quelle est l’histoire du chez soi dont nous faisons l’expérience ? Où sont les autres ? Sais-je voir les beautés et les laideurs avec l’œil de jadis ? Comment mon regard peut-il traverser les murs qu’érigent chez moi la banalité, l’accoutumance, le travail routinier et le familier pour se projeter, ouvert et libre, vers l’horizon ?

Ce n’est pas de la nostalgie. C’est le bonheur de voir le monde et l’attaque, au retour, de questions qui ne riment pas avec les obligations quotidiennes et que je perçois avec un œil attentif, voire alarmé : j’ai déjà traversé une dépression, je ne veux pas que l’absence de réponses (satisfaisantes) à ces questions m’y ramènent. Cet état d’esprit « nostalgique » (je ne trouve pas de meilleur mot) glace le sang tant il ressemble à celui qui précède la crise et la tombée du diagnostique. Les jours flous et brumeux qui précèdent la dépression forment un autre sable mouvant.

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Mes vacances tirent à leur fin. Dans quelques jours, j’aurai de moins en moins le temps de déambuler à Montréal à la recherche de ce regard que je portais en voyage, appareil photo à la main mais peu utilisé. J’aurai de moins en moins le temps de faire avancer un projet d’écriture qui traine de la patte depuis plus d’un an, de réfléchir à d’autres projets de création, de me poser des questions sur mon avenir. Certains voient le retour au travail comme une bonne chose : je n’aurai plus le temps « d’angoisser » (terme ridiculement galvaudé : l’angoisse n’est pas faite de questions lentes, l’angoisse est faite d’emprisonnements, de crises et de successions tremblantes de chaos et de silences) ; ceux-là ne comprennent pas que je voudrais justement continuer à regarder le monde sans les bonnes vieilles habitudes qui risquent d’aveugler, toujours avec ce regard difficile à porter, épuisant et défiant. J’aime voyager parce que voyager est une interminable et renouvelable confrontation. Non pas parce que voyager est synonyme de repos. Mes plus beaux voyages ont été ceux qui m’ont bousculé, qui m’ont mis en danger. En voyage, l’angoisse, la vraie, n’est pas à anéantir. Elle s’observe attentivement pour qu’elle révèle un secret sur soi.

Je pense aux paysages chiliens, à toutes ces fois où je me suis dit, exténué, le corps brûlé par le soleil ou traversé par le vent de l’Antarctique, que cette nature pourrait me tuer. J’ai pensé, j’ai écrit je croyais contempler de beaux paysages, je contemple maintenant l’imminence de mon anéantissement. J’ai passé tout le voyage avec cette risible peur de mourir, soufflé par le vent, tombé dans un ravin, cramé dans le désert, englouti dans la mer ou coincé sous les décombres à la suite d’un tremblement de terre. J’en faisais des cauchemars, mais cette peur, que je prenais à la légère tant elle me semblait injustifiée, me poussait à visiter des endroits de plus en plus risqués (le lendemain de ma visite aux magnifiques mais périlleuses Torres del Paine, les vents violents ont causé la collision d’un bus voyageur et d’un mini-bus de tours guidés comme celui à bord duquel je me promenais la veille ; tous les passagers du mini-bus, sont décédés non pas au moment de la collision mais tout au long de leur chute dans la falaise), des endroits où je me suis peu à peu mis à embrasser cette nature brutale qu’est celle du Chili, cette nature qui met en évidence avec violence notre mort inexorable. À force de visites risquées, je me confrontais à l’éternelle évidence qui angoisse l’humain.

Bien entendu, les confrontations du voyageur sont la plupart du temps, en termes de niveau d’intensité, en-deçà de ce que j’ai vécu au Chili : les lieux historiques, les no man’s land, les musées, les quartiers défavorisés, les inégalités sociales, les dangers d’une ville, les spectacles, les rencontres avec d’autres voyageurs ou avec des gens du lieu, une simple déambulation peuvent donner lieu à toutes sortes de confrontations qui s’expérimentent difficilement chez soi – j’ai forcé la chose pendant quelques années, au début de la tenue de l’ÉCRAN FENÊTRE, mais j’ai dû voyager pour m’apercevoir que l’errance chez soi n’arrivait pas à la cheville de l’errance à l’étranger, que l’errance chez soi tombait souvent dans la complaisance béate ou dans la rêvasserie désintéressée, alors que celle à l’étranger se range plutôt du côté de l’attention excessive, la remise en question de soi et de notre place dans le monde ; celle du voyageur est plus consciente, plus mouvante, plus philosophique, plus politique, elle est une version radicale de l’errance en lieu familier, une version qui refuse d’embellir le laid ou de le rendre intéressant, une version qui est prête à abandonner tout ce qui se trouve à la base du déambulateur au profit d’une remise en cause, d’une projection et d’une actualisation de ce qui se trouve devant soi. Errer à l’étranger, c’est faire de soi un étranger non seulement à ceux qui nous entourent mais surtout, à l’instar de Kristeva, à soi-même.

En demeurant étranger, en actualisant ma propre condition d’exilé (dois-je rappeler que je ne suis pas né au Québec, que l’exil est une des plus profondes convictions que j’ai, conviction mince et propice à la folie puisqu’il y a peu d’états aussi mouvants que celui de l’exil ?), je me sens échapper à la dangereuse indifférence que je retrouve « chez moi » (Montréal, mais surtout le lieu dans lequel je deviens une personne normale, citoyen, travailleur, tout le monde, personne), une « dure indifférence [qui] n’est peut-être que le visage avouable de la nostalgie. » (p. 20) On ne peut pas être en voyage éternellement, alors j’ai tenté de l’être chez moi à quelques reprises en déambulant comme jadis parmi les rues que je connais par cœur, avec une insupportable insatisfaction qui voilait les images que je capturais. Un peu au hasard, je photographiais surtout les passants de mon quartier, colorés mais devenus banals à force de les côtoyer, et mes voisins qui vaquaient à leurs occupations habituelles ancrées dans le présent et dans un chez soi que l’été exacerbe.

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Le banal transformé (parfois embelli) par la photographie me semblait l’user, le forcer ; j’avais l’impression de regarder une série d’anachronismes. J’ai soudainement eu honte de pointer le gens avec ma caméra, alors j’ai instinctivement visé les façades, les clôtures. J’ai commencé à me battre avec mon appareil pour faire intervenir des flous, photographier des reflets, faire des abstractions pour, au final, ne me retrouver qu’à faire du vide. Beaucoup de vide. Plus je jouais à l’étranger, au voyageur, au déambulateur, moins je voyais ce que voient et photographient l’étranger, le voyageur et le déambulateur. Je croyais me sauver de la nostalgie en portant à nouveau chez moi le masque du voyageur. J’ai échoué. Je suis retourné chez moi, littéralement.

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Je me dis qu’il faudrait plutôt une solution radicale, mais je réalise que ce n’est peut-être pas le bon moment, que je franchis en grande lenteur une étape d’un très long processus commencé il y a six ans avec la création de ce blogue d’abord de déambulations, puis exclusivement de voyages.

La décision n’est pas prise : trop d’incertitudes sont encore à évaluer. Il faudra beaucoup de temps pour accorder au voyage, au déplacement, à la transition constante, une importance plus grande dans mon parcours. Je ne connais pas la forme que cela prendra : il n’est pas question de quitter mon travail, de tout foutre en l’air, mais bien de prendre les dispositions nécessaires, possibles et raisonnables (peut-être pas si raisonnables, au final) pour que l’ailleurs soit plus présent que l’ici, malgré les dettes, une famille aidante, une vie amoureuse harmonieuse et forte, un travail apprécié et assuré, des amitiés solides, malgré tout ce qui fait d’ici un chez soi. Il ne s’agit pas de fuir un chez soi sécurisant mais bien d’éviter que le ciel de Montréal ne se couvre davantage d’indifférence et de nostalgie, d’empêcher que le sol de « chez moi » ne se transforme en sable mouvant. Il faudra voyager davantage, en faire un véritable mode de vie. Il faudra prendre le temps, tranquillement, d’amener les changements nécessaires qui me permettront d’assumer la part d’étranger en moi, question de me consacrer à ce regard du voyageur que je tente de définir depuis tant d’années et ultimement de me consacrer à l’écriture qui, pour moi, demeure inséparable du voyage et du déplacement.

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Ce billet n’est sans doute pas le dernier que j’écrirai de chez moi, à propos de chez moi, à propos de ce chez moi que j’ai du mal à voir et qui s’esthétise en même temps qu’il se vide. Cependant, ce blogue continuera sa route à travers les voyages et tentera, lentement mais sûrement, d’être de moins en moins silencieux et de donner moins l’impression de parenthèses virtuelles dans une vie sans écrits. L’ÉCRAN FENÊTRE se radicalisera à l’égard des voyages. Je ne sais pas encore quand, je ne sais pas encore comment, mais il deviendra « un train en marche, un avion en vol, la transition même qui exclut l’arrêt », l’espace mouvant de l’étranger que je suis.

 

 

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