Déambulation 76. Souvenir d’humilité

Je peux fièrement dire que je deviens peu à peu un voyageur expérimenté, ce qui peut parfois créer de nouvelles pantoufles que je retrouve quelques fois par année, quand je prends l’avion, le train ou le bus, quand j’arrive dans une nouvelle ville et que j’exécute sans m’en apercevoir une série d’actions plus ou moins inconscientes qui risquent de me détourner des surprises propres au voyage. Le voyageur expérimenté doit constamment se rappeler que ses routines d’étranger ne peuvent se superposer aux lieux qu’il visite – une telle erreur pourrait se solder par un ennui impardonnable qui transformerait les villes en jumelles interchangeables.

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Nous avons quitté Clifden au bon moment,  c’est-à-dire lorsque déjà nous commencions à nous accoutumer aux paysages et au rythme qu’ils imposent. Après quatre jours passés à contempler la vastitude, l’émerveillement perdait quelque peu de son intensité de sorte à ce que, par instants, je peinais à distinguer les endroits photographiés, comme si Clifden, Tullycorss, Inishbofin et Letterfrack se mettaient à porter les mêmes couleurs, un vert celtique stéréotypé duquel, malgré son omniprésence dans les paysages, nous avons tenté de nous détourner. Ce même vert se trouve sans doute partout, du moins encore à Galway, mais suffit de le regarder autrement, de ne pas le chercher, de ne pas s’en habituer, pour éviter de s’en lasser. Ce même vert, ces mêmes façades en pierres ancestrales couvertes de plantes grimpantes aux tiges si épaisses qu’elles ressemblent à des troncs, ces mêmes roches qui semblent avoir poussé dans l’herbe, ces mêmes cours d’eau… Les remarquer, les photographier, c’est encore leur faire honneur, c’est encore accrocher son regard sur ce qui forme les clichés pour justement le retirer de cet aplatissement et lui donner une forme.

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Galway a su m’éviter cette routine du voyageur progressivement accoutumé aux dénominateurs communs des villes irlandaises dans laquelle j’aurais pu sombrer facilement. Nous y sommes arrivés sous la pluie et dans la confusion : nous étions perdus. Nous pensions trouver notre appartement rapidement, comme nous avons eu la chance de le faire partout jusqu’ici, mais Galway en a voulu autrement. Sa pluie, son vent, ses rues circulaires, ses pavés et toutes ses distractions nous ordonnaient de prendre notre temps : Galway ne se visite pas en coup de vent ni à grande vitesse. À Galway, peut-être davantage qu’à Dublin et qu’au Connemara, on prend son temps.

C’est donc attentifs à Galway, à sa langueur et ses humeurs, que nous y avons séjourné. Nous répétions nos promenades comme des spirales : jour après jour nous agrandissions le rayon de nos déambulations, question de nous retirer des inévitables et évidentes William Street / High Street / Shop Street et parcourir sans ennui le West End, l’Université, le cimetière, les quartiers exclusivement résidentiels. De marche en marche, nous découvrions une ville qui avait tout pour être clinquante, arrogante, chauvine comme certains touristes qu’on avait le malheur de croiser, mais les Irlandais, du moins ceux à qui nous nous sommes adressés, n’avaient pas ces défauts. Galway était à l’image de l’Irlande que nous avons connue : belle, majestueuse, luxuriante et fleurie, vaste et riche, puis paradoxalement modeste, voire pauvre. D’une grande humilité, mais bigarrée. Complexe Irlande, complexe Galway qui impose son rythme pour qu’on prenne le temps d’y reconnaître ses contradictions : d’un côté, les contemplatifs se projettent à l’horizon en observant l’immensité de la mer, en écoutant son murmure répétitif et silencieux, alors que de l’autre des jeunes et des moins jeunes s’enivrent dans les centaines de pubs bruyants et enjoués. Les vieilles petites maisons multicolores et centenaires jouxtent les édifices modernistes et plutôt laids, tout comme les nouveaux petits cafés du West-End se collent aux pubs traditionnels. Il est difficile de croire que la folie du tourisme, de la fête et du lèche-vitrines se trouve à quelques pas seulement de la calme River Comb, de ses cygnes et de ses chutes qu’on ne se lasse jamais de regarder tant elles insufflent à cette ville éclectique une tranquillité qui l’identifie.

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Rares sont les petites villes que je quitte avec tristesse et avec le vif désir d’y retourner – généralement je lance cette promesse à propos des grandes villes comme Dublin, Berlin, Barcelone, Madrid, Lisbonne, Santiago (la liste est longue)… C’est le rythme de Galway qui m’a séduit, sa rivière au débit changeant, son murmure éternel qui nous rappelle que la mer est juste là, propice à la rêverie et à l’écriture, prête à révéler notre propre humilité.

En route vers le Royaume-Uni, c’est un souvenir d’humilité que je conserve pour ne pas oublier l’Irlande.

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