Déambulation 74. Inlassablement le paysage

Organiser un séjour en campagne irlandaise n’est pas de tout repos : rapidement on peut se sentir accablé par le nombre incalculable de villages dans lesquels il est possible de se poser pour amorcer des randonnées en montagne ou au bord de la mer. Considérer tel ou tel endroit s’accompagne souvent de lectures et de recherches frénétiques sur le web jusqu’à ce que, lassé des commentaires relevés et des difficultés rencontrées en cours de route, on choisisse de façon plus ou moins aléatoire un village sélectionné selon une logique plutôt précaire. Voyager sans voiture et avec un budget limité peut donner lieu à bien des dilemmes qu’on résout au final en assumant que tout voyage qui sort des circuits habituels et surtout des grandes villes s’organise avec une ouverture importante au risque et au hasard.IMG_3735

Nous avons donc choisi Clifden après avoir abandonné Westport, Doolin et les îles d’Aran pour des raisons de coûts, d’accessibilité et de réputation touristique des lieux. Le récit en apparence d’une logique implacable s’est alors tranquillement écrit dans nos esprits, jusqu’à ce que, dans le train nous menant de Dublin à Galway et dans le bus nous menant Galway à Clifden, je me demande mais qu’est-ce qu’on fait ici ? Quelques heures ont suffi pour traverser le pays d’est en ouest et pour anéantir par le fait même la question qui fait pourtant l’objet de tous les voyages : faire n’est pas le bon verbe. Ici et là, je voyage, simplement. Je me déplace d’un lieu à l’autre, je regarde, j’observe, je contemple. Je pense, je lis les lieux, je les écris. Souvent, je les photographie. Quels que soient les villages, les villes, les montagnes et les mers, le faire demeure le même : je voyage.

Cette fois, c’est à Clifden que nous nous rendions, vers cette petite ville de 1200 habitants, belle, mignonne, victorienne et, oui, touristique. En s’y rendant, de magnifiques paysages se donnent en spectacle : de Galway, il faut sillonner des vallées, des rivières, des fermes et des champs vastes sur lesquels des animaux sont posés sporadiquement, presque négligemment. Je les verrai sans doute de plus près, je me suis dit, plus lentement. Et c’est de plus près que nous les avons vus, ces moutons, ces vaches, ces chevaux, ces ânes ; c’est lentement, à vélo ou en marchant, que nous avons profité de la liberté de s’arrêter pour contempler les paysages et les penser, les lire, les écrire. Les photographier.

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Clifden est une ville servant entre autres aux touristes comme nous de point d’arrêt pour se rendre vers les divers attraits de la région : parcs nationaux, îles, châteaux, monuments, montagnes. Mais il serait faux de concevoir Clifden comme un village essentiellement touristique. Ici, touristes européens et nord-américains de tous les types – jeunes backpackers, familles traditionnelles, amoureux, bourgeois britanniques et français, Irlandais des grandes villes et des autres régions – côtoient les habitants de la région de Galway et du Connemara qui travaillent et qui font la fête à Clifden. Cette cohabitation insuffle à la ville une ambiance d’ouverture et de courtoisie que l’on souhaite ardemment rencontrer partout, notamment dans les bars d’Espagne lorsqu’on va assister à un spectacle de flamenco, notamment dans les restaurants du Portugal lorsqu’on va assister à un spectacle de fado, notamment lorsqu’on se déplace dans de tels lieux à la recherche d’une culture traditionnelle desquels on sort bien souvent déçu d’avoir bu du vin trop cher, d’avoir mangé de la camelote, d’avoir surtout souffert d’une absence totale d’authenticité. Nous connaissions les risque de ce genre de lieu dans ce genre de ville : nous croyions rencontrer des chansonniers ennuyés s’adresser à des étrangers venus chercher ce qu’ils connaissent déjà dans des pubs qui auraient perdu avec le temps leurs couleurs d’antan, mais nous avons été surpris d’y croiser au contraire des habitués du pub venus joindre leur voix à celle de leurs vieux amis chansonniers, musiciens, barmans et spectateurs fortifiés par l’alcool qui entonnaient fièrement ces airs folkloriques répétés encore avec émotion malgré le temps qui passe et les touristes intrusifs qui se prêtent rapidement au jeu. Sans doute comme Clifden en entier, le Lowry’s (pub pourtant très réputé sur TripAdvisor) a su résister à l’envahissement des étrangers sans pour autant leur fermer la porte avec mépris. Au contraire, on les invite, on les salue, on leur dit au passage good evening, lads pour qu’ils fassent partie de la fête. C’est l’ambiance de Clifden qui se reproduit, soir après soir, au Lowry’s, au O’Malley’s, au Griffin’s, tandis que les musiciens, assis parmi nous, nous invitent au spectacle comme on invite un ami dans sa demeure.

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Sur Clifden, la nuit du printemps tombe tard et avec lenteur, toujours couverte de quelques nuages multicolores et des sons d’instruments qui se mêlent au vent. Clifden éparpille ainsi ses quelques secrets qui logent dans ses pubs sous le regard sobre et tout aussi voilé du D’Arcy Monument, petite niche en hommage au fondateur de la ville haut perchée au sommet d’une colline qui permet, si on s’y aventure, de contempler un splendide coucher de soleil et de contempler encore une fois, de penser, de lire et d’écrire inlassablement le paysage.

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