Déambulation 73. Dublin : deux versants de la lenteur

Cette année, mon amoureux et moi avons organisé notre voyage dans les dilemmes. Nous hésitions entre une destination dépaysante – Inde, Israël, Bengladesh, Japon – et un séjour plus conservateur – l’Europe. Plusieurs raisons nous ont poussés à choisir la deuxième option, notamment la fatigue, l’argent, la précarité d’emploi, le temps et certaines obligations réduisant la durée de mes vacances à quelques semaines. Nous sommes humblement accoutumés à l’Europe, notamment à l’ouest du continent ; nous connaissons ses codes, nous sommes à l’aise dans ses grandes villes. Toutefois, nous connaissons peu ses campagnes et ses grands espaces. Le récent séjour de mon amoureux à Borth, au Pays de Gales, et mes nombreuses visites de petits villages chiliens ont fortement coloré notre voyage actuel : désireux de nature, de grands espaces, d’air frais et de lenteur, mon amoureux et moi avons organisé un voyage simple. Tant pis pour le dépaysement propre aux contrées lointaines : nous nous sommes donnés le défi de le trouver dans les campagnes irlandaises, certainement similaires aux nôtres, mais entourées de cette mer froide qui donne un air du bout du monde.

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C’est ainsi que je rêvais de la vastitude irlandaise, alors que j’errais dans Dublin, ville aux mille surprises. On m’avait parlé de Dublin comme d’une ville d’Europe parmi les autres ; on m’avait dit de ne pas y rester trop longtemps, de rapidement mettre le cap à l’ouest pour traverser le pays et ses vallées. Obéissants, nous ne sommes restés à Dublin que quatre jours au cours desquels, d’étonnements en étonnements, nous découvrions quelque chose comme un secret bien gardé, malgré les très nombreux touristes qui d’un coup remplissaient les boulevards en regardant du mauvais côté de la rue. Nous y rencontrions bien entendu les diverses particularités anglo-saxonnes et irlandaises présentes dans nos propres cultures respectives (canadienne, québécoise, chilienne) – influences que nous ne cesserons sans doute pas de rencontrer tout au long de ce voyage, notamment lors de note passage en Écosse et en Angleterre -, mais surtout la preuve qu’une autre grande ville européenne n’est jamais qu’une autre grande ville européenne. Dublin a ses couleurs propres qu’on ne trouve pas ailleurs, suffit pour les voir de fuir le quartier fêtard et hautement touristique du Temple Bar, suffit de s’arrêter et admirer les façades de Dublin, ses murs de pierres, ses murs de briques rouge, ses portes colorées, ses habitations aussi gigantesques que modestes, ses anciennes publicités imprimées sur les remparts. Suffit de fixer la ville dans les yeux au centre de l’un des ponts, de suivre du regard la rivière Liffey pour, d’une façade à une autre, mieux la traverser.

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Nous avons suivi nos instincts et traversé maintes fois la rivière pour nous diriger vers les parcs : Stephen’s Green, le parc le plus central de la ville, donne à voir tous les habitants de la ville parmi fleurs, arbres, plantes et arbustes généreusement placés çà et là, dans un ordre qui révèle pourtant l’abondance et une fausse négligence. Entre jeunes qui paradent, vieux amis qui piqueniquent, canards et cygnes, mon amoureux et moi avons profité des rayons de soleil dont la chaleur transperçait ce fond d’air toujours froid. Nous avons fait de même dans le Merrion Square, puis dans le Phoenix Park, tous deux offrant une ligne d’horizon claire et calme comme un indice de ce qui s’en vient, de la suite de notre voyage. À notre retour au Stephen’s Green, le cygne et ses petits se tenaient toujours là, fidèles à leur parc comme le sont les Dublinois.

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Puis, tous les jours, nous traversions à nouveau la rivière en direction de notre coin et des quartiers voisins – North of the Liffey, Smithfield – pour y expérimenter l’autre versant de la lenteur, celui des pubs traditionnels et des cafés (Dublin abrite un nombre incroyable de cafés de troisième type et de restaurants à la mode slow food à faire rêver). À table, au bar ou dans une terrasse improvisée à même le trottoir, nous nous rappelions que l’errance s’exerce aussi assis, en regardant les gens vaquer à leurs occupations : boire, discuter, travailler, lire, écrire, marcher, traverser la rue.

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Je quitte Dublin heureux d’y avoir été, triste de partir si tôt. Nous avons regretté d’avoir tant obéi aux langues sales et à ceux qui n’ont vu Dublin que d’un coup d’œil rapide – comme toutes les grandes villes européennes, il est possible de visiter Dublin sans la voir, d’y passer en coup de vent touristique à bord d’un bus à deux étages, de n’y visiter que ses attraits touristiques principaux (certains sont pourtant très intéressants, dont le Marsh’s Library, fascinantes petites bibliothèques du 17e et 18e siècles, le Trinity College qu’on visite pour son architecture plus que pour son Book of Kells à moins de vouloir endurer une file interminable, et surtout l’incontournable Little Museum et ses guides qui, à l’aide d’une performance véritablement théâtrale, nous racontent des anecdotes historiques à partir d’objets et d’artéfacts inusités). Il serait dommage et très ennuyeux de visiter Dublin sans contempler ses horizons, sans dormir sur l’herbe, sans se saouler paresseusement dans un pub boisé. Je quitte Dublin avec le projet – classique projet ! – d’y revenir (et visiter l’Irlande du Nord que nous boudons cette fois au profit de l’Écosse) pour prouver aux autres que cette ville mérite qu’on s’y attarde longuement, lentement.

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