Déambulation 72. Sortir dehors, chérir le désordre

2013 a été pour l’ÉCRAN FENÊTRE une année chargée : après un long répit, les déplacements se sont accumulés pour bien alimenter les réflexions sur le voyage et donc préciser ma pensée et ma pratique photographique. J’avoue être pris d’un certain vertige en réalisant que, dans la même année, je suis passé d’un regard collé au-dessous de mon fauteuil de salon à celui qui se perd dans l’immensité de l’horizon patagonien. Si la première moitié de l’année se traversait à pas de tortue et la tête basse, la deuxième était un éclair rempli de bonds à travers le monde. Je suis revenu du Chili avec l’impression d’avoir fait les voyages les plus importants de ma vie, tout en ravalant un sentiment judéo-chrétien typiquement chilien et typiquement québécois dont j’ai encore du mal à me débarrasser, celui de la culpabilité. Il a fallu le mois de décembre – ses folies, ses cadeaux et ses bilans – pour que je n’en retrouve plus les traces.

Au retour du Chili, je savais que je serais désormais condamné au silence : plus on voyage, plus on se tait. Ce voyage était si grandiose et si chargé qu’aujourd’hui tout récit semble lui retirer une part de réel, substituer au souvenir des mots plats et des impressions mille fois entendues. C’est peut-être pourquoi j’écris ces voyages ici, c’est pourquoi la réflexion partagée sur un blogue de photos m’est si importante. À défaut de pouvoir dire le voyage dans le réel, je le réfléchis – dans tous les sens du terme – dans le monde virtuel. Alors que je doutais une fois de plus de la pertinence de cette pratique, on m’a surpris avec une double récompense : puisque l’ÉCRAN FENÊTRE est, selon les Canadian Weblogs Awards, le meilleur blogue canadien de voyage, aussi bien continuer à écrire, à photographier, à voyager.

Alors j’ai voyagé.

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Comme la tradition le veut, je suis parti à New York avec mon amoureux après le jour de l’an dans le but de commencer l’année 2014 avec cette posture extraordinairement énergisante qu’est celle du voyage. Entendons-nous : trois jours d’hôtel dans une ville relativement proche de Montréal visitée près d’une dizaine de fois n’ont pas tout à fait les mêmes impacts que cinq semaines passées à parcourir le bout du monde. Mais cette fois, New York avait quelque chose de l’ordre du rituel qui alourdissait le séjour de façon paradoxalement heureuse : sans appréhension et sans vertige, je savais que les 11 heures de train à l’aller, puis les 11 heures de train au retour, forceraient toutes sortes de bilans plus ou moins importants et une mise en perspective de la drôle d’année que je viens de passer. En ce qui concerne l’ÉCRAN FENÊTRE, c’est la fierté qui s’est imposée, sentiment diamétralement opposé à celui de l’an dernier à pareille date, une fierté non seulement liée aux CWA, mais surtout aux nouvelles voix que portent ce blogue, à ses nouvelles couleurs, à son envol aussi solide qu’irrégulier. Il y a un an, je décidais que ce blogue n’aborderait que le voyage ; je m’aperçois aujourd’hui que cette décision était mal formulée, puisque rarement je n’ai couvert autant de thèmes et de problèmes en si peu de temps. Je reformule donc ce bilan New Yorkais : ce blogue ne serait abordé qu’en voyage pour que tous les sujets soient abordés. Parfois la tautologie est plus juste.

Tautologiquement, donc, je me suis encore une fois promené avec mon amoureux à Manhattan et à Brooklyn. Tautologiquement nous avons mangé les meilleurs brunchs de l’année et mangé la camelote la plus grasse. Nous avons nommé les rues que nous aimons, les quartiers, les buildings. Nous avons été déçus par une exposition et sommes tombés amoureux d’un musée. Nous avons véritablement déambulé dans Bushwick et y avons découvert davantage un quartier ethnique qu’un quartier hipster, nous avons rêvé d’y habiter. Nous avons rempli nos journées de shopping, de spectacles et de circuits de métro. Nous avons passé trois jours à New York comme le font beaucoup de Montréalais, en répétant certains rituels et en tâchant d’en sortir de temps à autre. New York est une ville que nous aimons, mon amoureux et moi, une ville qu’on parcourt toujours en regardant le ciel (même s’il est souvent couvert), une ville dont nous avons toujours tout à dire et qui soudain se vide de ses sujets lorsque vient le temps d’en parler. Je sens déjà que je ne sais pas parler de New York, je sens que je ne sais pas non plus la photographier. Je n’y ai fait que quelques photos plutôt instinctives, peu étudiées. J’ai effacé la majorité d’entre elles, à l’exception de celles qui se trouvent ici et d’autres qui offrent de jolis fonds d’écran pour mon ordinateur ou pour mon téléphone intelligent. J’ai du mal à en trouver le sens, mais je sais qu’elles pointent quelque chose qui me dépasse encore : j’en suis heureux, puisque les meilleurs bilans sont ceux qui demeurent ouverts. Ces photos prennent les couleurs, noires et blanches, des résolutions de nouvelle année.

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2014 sera plus muette que les précédentes : le retour au travail et les économies à zéro obligent une année plus sédentaire, alors je devrai trouver des moyens plus créatifs pour ne pas garder le silence trop longtemps. À l’instar des photos prises à New York, je voudrais assumer davantage mon aspect « photo de rue » et chérir le désordre, les reflets, les renvois et les transparences. Ce type d’éparpillement trouve aisément sa forme dans le voyage ; je rêve secrètement de l’insuffler à nouveau dans Montréal, dans ma relation à la ville. Si je suis confiné dans Montréal, il faudra bien aller à l’extérieur pour ne pas étouffer. Je parlerai de New York comme des autres villes, avec le silence qui s’impose au retour, attentif aux poussées qu’il me donne, puis en embrassant sa part d’insaisissable. Et je répèterai le mouvement : je sortirai dehors à nouveau, je chérirai le désordre et les retours. L’ÉCRAN FENÊTRE promet de se répéter sans se redire, de se refléter sans s’imiter, d’avancer en forme de colimaçon ; bien que la ville de New York soit faite en lignes droites, les résolutions de l’ÉCRAN FENÊTRE sont des spirales.

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