Déambulation 70. D’un désert à un autre

Voyager seul n’est pas toujours de tout repos : en plus de s’ennuyer plus ou moins constamment des siens, on n’a pas la chance de partager les moments difficiles qu’uniquement traversent les voyageurs en solo. La solitude qui bascule parfois dans l’isolement donne lieu à des situations atrocement simplistes qui ne font que placer l’évidence devant soi : bien souvent, ces quatre dernières semaines, je me suis dit ouais, je suis tout seul. Seul devant les merveilles naturelles, seul devant le chaos des villes, seul devant les repas. Seul aussi devant les situations plutôt désagréables, heureusement pas dramatiques, mais que j’aurais subies avec un peu plus de légèreté si j’étais accompagné.

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Mon retour à Santiago, cependant, avait quelque chose du retour à la maison. Alors que mon oncle me reconduisait gentiment de l’aéroport à mon nouveau logement (il est vrai que je ne suis pas tout à fait seul), j’observais la cordillère floue comme on rêve d’un vieil ami, je contemplais paysage défiler devant moi avec un regard ému, comme si du même coup se révélait et s’effaçait une nostalgie jusque là insoupçonnée : sans m’en apercevoir alors que je découvrais le nord du pays, je m’étais véritablement ennuyé de Santiago. C’est peut-être par amour des grandes villes ou par une surenchère de lieux aussi majestueux que désolés ; Santiago s’est vraiment posé dans mon voyage comme mon point d’arrivée et mon point de chute. Toutefois, je n’arrivais pas dans le même appartement ni dans le même quartier. Je n’allais pas « profiter » d’une nouvelle solitude dans la ville comme à mon arrivée au Chili, puisque je louais cette fois une chambre dans un logement déjà habité par un couple. L’appartement s’avère à être plus petit et moins silencieux que le premier, avec une chambre beaucoup moins confortable que la première, une toilette beaucoup moins privée que la première. Le couple invite sans cesse des amis pour des soirées bien arrosées remplies de rires et de débats desquelles je suis clairement exclu. Quand je ne m’enferme pas dans ma chambre, je subis la sensation de déranger leur quotidien en m’imposant dans le salon en l’espoir d’un quelconque échange. Malgré la cohabitation, je suis beaucoup plus seul que je ne l’étais.

La solitude était similaire à San Pedro de Atacama, non seulement parce que le désert en haute altitude donne forcément cette impression, mais aussi parce que je logeais dans une auberge de jeunesse remplie de couples et de groupes d’amis. Parmi tous les voyageurs, j’étais le seul à m’y être rendu en solo. Forcément, j’étais constamment celui à engager les conversations qui tombaient la plupart du temps à plat lorsque le couple auquel je tentais de parler se mettait à commenter je ne sais quoi dans leur langue d’origine, souvent en portugais ou en allemand (à l’exception d’un vieux couple de Parisiens vachement chiants qui préféraient me parler dans un anglais et un espagnol approximatifs sous prétexte que l’accent québécois leur était incompréhensible). Il y a eu heureusement des moments de réel accompagnement, notamment lorsque je me suis baigné dans un lagon en riant avec une Chilienne, lorsque je bravais le froid devant les geysers avec un Suisse amoureux de Montréal, lorsque j’ai mangé le meilleur repas de mon voyage avec ce même Suisse et un couple d’Allemands extraordinairement sympathiques. À Santiago, j’ai la chance de connaître des membres de ma famille, dont une cousine qui a eu le projet de me faire goûter aux meilleurs et pires alcools du pays. Ces moments, je les chéris comme des trésors de voyage qui, sans la faire oublier, rendent la solitude plus supportable.

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Ce matin, alors que mes colocataires (ce mot est mal choisi, car il implique l’idée d’une habitation égalitaire, ce qui est loin d’être le cas ici) écoutaient Will and Grace sur un écran d’ordinateur savamment tourné vers eux et non vers moi, je me suis mis à lire les blogues de voyage que je consulte plus ou moins régulièrement, à la recherche d’endroits à visiter ou de choses à faire encore inconnues pour moi à Santiago, question de remplir cette journée qui a commencé sous le signe de l’exclusion. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à lire une multitude d’articles dont les titres n’annonçaient rien de bien profond : tips for the solo traveler, solo traveler : a backpacker’s guide, the talkative guide for the solo traveler. La majorité des conseils suggérés étaient au mieux évidents, au pire complètement ridicules : faire une farce à un groupe dans un bar, faire semblant de demander son chemin, ne pas trainer de montre pour pouvoir demander l’heure aux passants, dire à tous vents qu’on est un touriste, chercher les gens qui parlent la même langue que soi. Je n’ai jamais fait l’une ou l’autre de ces choses, je ne crois pas commencer aujourd’hui.

Je n’ajouterai pas ici des conseils pratiques pour le voyageur en solo, non seulement parce que je n’en ai pas, mais surtout parce que je n’en vois pas l’intérêt. Il m’est plus important de soulever les moments où le voyageur solitaire se voit confronté à sa solitude et, inversement, les rencontres qui rendent cette solitude non plus supportable, mais nécessaire. C’est en déambulant dans Bellavista et Providencia, quartiers plus ou moins excentrés de Santiago normalement bourrés de jeunes fêtards, de mendiants, d’artisans, de banquiers, de travailleurs de bureaux et de lèche-vitrines que j’ai chéri cette solitude, précisément parce qu’en ce dimanche après-midi, les rues de la ville étaient quasi-désertes puisque tout y est fermé. La rivière Mapocho était toujours aussi polluée et sèche, pourtant personne ne la regardait couler ; du coup elle devenait plus poétique. Les passants se transformaient en personnages visibles et s’accordaient à mon regard, comme si nous appartenions soudainement au même groupe. De l’isolement, je passais à l’appartenance : bien qu’ils soient difficiles, les moments d’exclusion demeurent d’une grave importance dans le processus du voyage, puisqu’ils permettent de changer la perception des lieux qu’on visite, qu’on revisite. C’est seul dans un quartier désert qu’on imagine les rues remplies de gens. C’est ainsi qu’on se souvient des amis, de l’amoureux, de la famille qui nous accompagneraient bien. C’est ainsi que je remarque un café que mon copain aurait aimé, une boutique qui aurait plu à ma sœur, un garçon qu’une amie aurait trouvé beau. C’est ainsi qu’on se rencontre soi-même, en souvenir des êtres aimés qui enrichissent les errances du voyageur solitaire. C’est alors que les moments partagés avec une cousine, des touristes, des passants, même des colocataires peu accueillants, deviennent des envolées, des poussées de légèreté qui permettent, au retour à la solitude, de flotter mieux pour déambuler. Il s’agit d’un état, d’un mode de vie temporaire qui donne des couleurs particulières au quotidien. C’est à la recherche de ces couleurs et de ce flottement que je voyage seul, en acceptant volontiers de subir les malchances et l’isolement comme on se jette tête première dans la gueule du loup. Le prix à payer est moindre, alors que, dans un nouveau chez-soi retrouvé, le regard passé d’un désert à un autre s’ouvre sur le vide des rues d’un dimanche après-midi.

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