Déambulation 64. Éparpillements

Avec les années, ma pratique d’écriture s’est définie notamment grâce à la tenue de ce blogue qui a tranquillement éclairé les différentes voies de mon processus de création. Tous les projets que j’ai mené de front, accomplis ou laissés à l’abandon, ont été de près ou de loin influencés par les aspects soulevés ici : L’ÉCRAN FENÊTRE est pour moi le lieu de liberté dans lequel je lance les idées que je récupère constamment dans mes projets. Toutes ces avenues m’ont amené à me déplacer, d’abord dans ma ville, puis dans des pays de plus en plus éloignés, jusqu’au moment où, il y a plus de deux ans, j’ai assumé que le voyage était le meilleur moyen pour moi d’élaborer mes réflexions et mes projets de fiction. Ce n’est pas un hasard si ce blogue de déambulation s’est transformé en blogue de voyage : avec ce changement, le lien entre l’ÉCRAN FENÊTRE et mes autres projets s’est renforcé. Je plie donc à nouveau bagages pour aller au bout du monde, pour géographiquement m’éloigner davantage tout en me rapprochant dangereusement et égoïstement des mes origines et de mon identité.

Voyager pour écrire peut sembler un besoin luxueux, mais j’ose dire, du haut de ma chance, que j’entreprends un voyage difficile. Je quitte le Québec seulement deux jours après le 6e anniversaire de relation avec mon amoureux, fête pour laquelle je ressens une grande fierté. Pour les besoins d’un projet de livre très confrontant, j’abandonne temporairement celui qui m’a le plus encouragé dans mon écriture, celui qui a toujours été compréhensif en me laissant aller au lit à des heures indécentes et en protégeant mon espace de création comme s’il était le sien. Sans rouspéter, il me laisse le quitter à nouveau pour 5 semaines d’isolement dans un pays qu’il rêve de connaître. Ce sera une grand épreuve pour moi, car je serai seul à me confronter à des villes dont le souvenir que je garde n’aura plus rien à voir avec ce qu’elles sont devenues, à des gens aux visages familiers que je ne connais pourtant pas, à des paysages extraordinaires – des déserts et des fjords – qui renferment en même temps des histoires atroces à l’origine de l’exil de ma famille. Je retourne au Chili comme on revoit un vieil ami perdu, avec l’excitation de retrouver une complicité dont l’absence faisait souffrir, avec l’angoisse d’y reconnaître cette part de soi-même qu’on ne veut plus raviver. C’est bien entendu dans la solitude que ces retrouvailles sont possibles, qu’elles deviennent fertiles pour l’écriture, mais c’est justement cette solitude qui donne à ce voyage une dimension vertigineuse et qui me fait parfois regretter mon choix bien trop téméraire devant mes faiblesses passagères. Pour la première fois, j’entreprends un voyage avec crainte, un voyage de surcroît qui n’en est pas tout à fait un.

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J’ai pourtant tout fait pour que ce voyage soit touristique, assumant par le fait même que le Chili n’est pas mon pays : à coups de réservations d’appartements sur AirBnb, de chambres d’auberges sur Hostel World, de tours guidés dans le désert et à la Terre de Feu, j’ai monté ce projet de voyage comme une fiction. J’ai choisi un nouveau calepin et même rempli un nouveau duo-tang de toutes mes confirmations de billets d’avion, de réservations et d’échanges de courriels comme je l’avais fait lors de mon voyage européen de cet été. J’ai beau entretenir ce duo-tang comme la promesse d’un vrai voyage touristique en bonne et due forme, il y aura toujours une belle-cousine avec qui j’irai prendre un verre, une tante qui pleurera dans mes bras parce que je suis devenu un homme, une cousine qui m’accueillera dans son grand appartement en plein centre de ma ville natale avec un dîner extraordinaire, un souvenir qui revient au passage d’une rue pour me rappeler que je ne suis pas en terre inconnue. Lonely Planet sous le bras, je visiterai mon pays natal : au Chili, je serai concrètement la figure de l’entre-deux que j’écris depuis toutes ces années. Entre le touriste et le chilien, entre le nordique et le sudiste, entre le francophone et l’hispanophone, j’ignore qui je serai. Voilà pourquoi j’ai peur. Voilà pourquoi, aussi, je préfère être seul.

Pour ne pas me perdre et souffrir de troubles de personnalité tout au long de mon séjour, je planifie ma production. Mon manuscrit est presque prêt à être complété à partir de mon expérience chilienne. En ce qui concerne L’ÉCRAN FENÊTRE, je dois me promettre d’être honnête : ne pas jouer au chilien connaisseur ni adopter le ton du touriste inexpérimenté. J’aborderai des lieux culturels et historiques comme je l’ai toujours fait, mais je tenterai également de placer par-ci par-là des bouts d’intimité (à vrai dire, je n’ai jamais eu peur de le faire : je viens tout juste d’aborder ma relation amoureuse) qui prendront sans doute la forme de réflexions sur le retour au pays natal, sur la famille, sur les langues – je rectifie : sur le retour à MON pays natal, sur MA famille, sur MES langues. Je promets de garder un œil sur les faits et un autre sur la subjectivité. Cette promesse, je me la fais à moi-même. C’est avec cette prudence que je pars au Chili ; elle est bien évidente (jamais je n’ai prétendu dans ce blogue faire preuve d’objectivité, jamais je ne l’ai souhaité), mais je la nomme, je la répète, pour me rassurer. Il faut du courage pour faire un tel saut, et ce courage, comme tous les autres, trouve ses bases dans la répétition de ce qui nous savons déjà.

Cet été, L’ÉCRAN FENÊTRE a battu son record de lecteurs. À mes proches se sont ajoutés de purs inconnus, des spécialistes des réseaux sociaux, des collègues blogueurs. Je tiens donc à avertir tous les lecteurs : j’ignore dans quel état sera ce blogue pendant mon passage au Chili, pays difficile et beau, pays au WiFi approximatif, pays de toutes mes peurs. Je m’arme tranquillement de courage et de prudence, mais aussi de sens de l’aventure, pour ne pas vous décevoir, chers lecteurs, vous qui êtes désormais avertis de l’éparpillement éventuel auquel vous vous confronterez sans doute avec moi. Si vous me suivez, dites-vous (encore, je me le dis à moi-même) que la route ne sera pas droite ni régulière. J’ose croire qu’elle sera belle. Je sais qu’elle sera vraie.

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