Déambulation 62. Ville douce, ville dure

Je crois qu’un écrivain qui voyage pour écrire et pour réfléchir à cette notion n’a que faire de la légèreté qu’on attribue trop facilement aux voyageurs. J’ai nagé dans la mer, j’ai bu un verre de plus en terrasse et j’ai laissé passer le temps dans des parcs, mais j’ai aussi régulièrement réfléchi, à différents sujets liés au voyage : la solitude, l’isolement, les itinéraires qu’on s’inflige, la fatigue, l’ennui, l’autre, le chez-soi, l’exotisme, le familier, l’étranger. Toutes ces pensées ont sans doute alourdi mon voyage (et m’ont parfois fait angoisser), l’ont rendu plus difficile ; qui a dit qu’un voyage lourd et difficile était nécessairement un voyage raté ? Je ne crois pas avoir échoué mon voyage (je ne sais pas, d’ailleurs, ce que ça signifie), même si j’ai abandonné une ville pour retrouver mon amoureux, si j’ai omis de visiter un musée que je rêvais de voir, si je suis passé devant une ville que j’adore sans y rester. Je voyageais pour me retrouver : une telle entreprise n’est jamais légère, qu’on soit chez soi ou dans l’ailleurs.

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Je n’ai pas quitté Valence vers Berlin, en abandonnant Bilbao et son Guggenheim que je garde un peu tristement en travers de la gorge, que par amour. Je l’ai fait surtout par résilience. J’avais surestimé mes capacités aventurières et, par le fait même, sous-estimé l’emprise qu’avaient sur moi les restants d’une dépression. Visiter des villes que je ne connaissais pas et dont j’ignorais les codes était un défi suffisant pour me faire perdre toute confiance : Madrid a été faisable, Valence difficile, Bilbao impossible. J’ai pris l’avion en acceptant sagement (non sans crises dont je vous passe ici les détails) les limites de mes capacités de voyageur, en sachant que je retrouverais à Berlin non seulement mon amoureux, mais aussi, surtout, une ville douce dans laquelle j’envisageais de déambuler pour la troisième fois. Je vais retrouver Berlin, m’étais-je dit dans l’avion, en m’apercevant de la répétition d’une évidente logique : si je voyage pour me retrouver, aussi bien retrouver les villes que j’ai jadis quittées.

Mais Berlin, plus que Paris, plus que Stockholm, est une ville qui change à une vitesse ahurissante. Là où, il y a quelques années, j’avais rencontré des vestiges de Berlin-Est et de ses gigantesques espaces vacants, j’ai cette fois vu des fausses plages habitées par des garçons aux muscles trop saillants et des filles maigres et trop maquillées. Là où se trouvait jadis un magnifique musée à échelle humaine se construit aujourd’hui un édifice gigantesque pour que la collection tienne entre verres et murs blancs. Du même souffle, alors que je croyais les Berlinois accueillants, cette fois j’ai pu voir à certains endroits une véritable animosité, voire un mépris, devant les étrangers. Je suis alors allé à la pêche de ce que tous les jeunes touristes cherchent en visitant Berlin : graffitis, endroits laissés à l’abandon, occupation libre du territoire. Il est vrai qu’on va à Berlin pour y trouver, en plus de tous ses superbes musées et de toutes ses traces historiques, une alternative à un mode de vie trop régulé, à une habitation des lieux trop institutionnalisée et à des commerces trop… commerciaux. Si l’on trouve encore tout cela à Berlin (j’y ai visité entre autres un squat dans un ancien poste d’espionnage et un parc d’attraction abandonné), il faut admettre que les changements qui s’y opèrent depuis ma première visite, il y a cinq ans, tendent malheureusement vers la tangente opposée.

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C’est pourquoi, nous avons décidé de loger dans un quartier un peu excentré, nouvel oasis des hipsters, artistes et étudiants repoussés hors des fortement embourgeoisés Prenzlauer Berg, Kreutzberg et Friedrichshain, décidés à venir s’installer plutôt respectueusement auprès de ceux qui y étaient avant eux : dans Neukölln, on voit surtout (pour l’instant, sans doute) des Allemands pauvres et des immigrants. C’est aussi là que plusieurs jeunes touristes, comme nous, logent à peu de frais dans des appartements agréables, plutôt éloignés d’un centre déjà visité maintes fois. Tranquillement, Neukölln subit alors ce que les autres quartiers ont connu auparavant : hausse des prix des loyers, exil d’habitants, arrivée massive de touristes et d’artistes qui sont paradoxalement, à Berlin du moins, synonymes d’embourgeoisement.

Mais Neukölln ne se laisse pas faire. Il résiste radicalement (il est à noter que, dans ce quartier, des groupes d’extrême gauche radicale et d’anarchistes avaient – et ont toujours – pignon sur rue) : des résidents lancent parfois de la peinture rouge sur les façades des nouveaux cafés ; d’autres ne se tiennent qu’à de simples graffitis aux messages hostiles à la venue des nouveaux visages plus riches, parfois étrangers. Placé sur une affiche en vitrine d’un magasin de vêtements de seconde main (clairement une friperie de hipsters), un long texte adressé spécifiquement aux students, artists and travellers explique les nouvelles transformations du quartier et, en filigrane, tient ces trois groupes de gens responsables de son embourgeoisement. Dès mon arrivée, une dame attablée à la terrasse d’un café ne s’est pas gênée, à la vue de ma valise, de lancer quelques paroles en ma direction sur un ton agressif (je ne comprends pas l’allemand, mais c’étaient sans doute des remarques désobligeantes). Le matin de mon départ, devant le même café, un monsieur s’est mis à hurler violemment vers moi des mots en allemand auxquels il a ajouté you don’t understand, don’t you, tourist ? Si certaines méthodes visent l’éducation et d’autres carrément l’intimidation, toutes ne sont pas à mon avis pertinentes. Bien entendu, il est difficile de recevoir tous ces messages alors que je suis moi-même un touriste dans cette ville, que je loue un appartement dans le quartier et, donc, que je contribue à la hausse des prix des loyers, mais j’ai eu du mal à comprendre pourquoi on s’acharne à viser les touristes, les artistes et les étudiants, qu’on omette, à coups de peinture rouge-sang et de cris de rage dans la rue, de viser les propriétaires d’immeubles et d’appartements, les marchands de grandes chaînes allemandes qui s’installent aussi dans le quartier et, surtout, les élus municipaux qui profitent de cette guerre pour privilégier les promoteurs plutôt que les citoyens. Je ne suis pas demeuré à Berlin assez longtemps pour y connaître les initiatives citoyennes et les différentes formations de groupes de militants qui se battent contre la gentrification, mais c’est surtout une forme de violence qui m’est apparue le plus clairement, une hostilité très forte que je n’avais jusque là jamais rencontrée dans les pays que j’ai visités, une hostilité à l’égard de l’autre qui effraie parfois et qui rappelle de bien mauvais souvenirs dans une ville qui vit pourtant encore avec de profondes cicatrices, dans un pays qui, à mon avis, oublie trop rapidement sa propre histoire et dans un continent qui se range de plus en plus à droite – je suggère un lien grossier, je l’admets, mais j’ai du mal à cacher le souvenir de cette croix gammée que j’ai vue ornementer un balcon de Neukölln…

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Je croyais me retrouver dans une ville douce à Berlin comme je croyais, à Madrid, séjourner dans une vile facile. Mon arrogance a eu raison de moi, faut croire. Cela dit, ma semaine à Berlin n’avait rien de violent, malgré ces quelques épisodes. Dans le même quartier, j’ai retrouvé mon amoureux, j’ai partagé avec lui déjeuners, cafés, verres de vin et pique-niques dans un ancien aéroport à peine aménagé pour que les habitants du quartier puissent profiter à leur guise de cet espace monumental et si libre qu’on s’y émeut. Entre une oisiveté et une hostilité, c’est surtout une route que je me sentais parcourir, un chemin vers un bilan d’un voyage plutôt difficile, rempli d’embûches, mais aussi de réflexions auxquelles je ne pouvais m’attendre. Je pensais voir le monde d’un œil et écrire de l’autre, mais le monde ne s’est pas laissé regarder avec si peu d’attention. Il a placé devant moi des obstacles pour que je sois tous yeux pour lui, pour que je le regarde en plein visage et revienne chez moi la tête remplie d’images, de reflets, de réverbérations qui exigent un temps, une pause supplémentaire, un travail laborieux comme le début des chansons électroniques typiquement berlinoises qui, après l’éparpillement des sons, installent tranquillement un ordre dont l’harmonie touche parfois l’émotion. Ce n’est qu’après ce travail que l’écriture arrivera. C’est ainsi que la route se poursuit, plutôt qu’elle ne s’arrête : la douceur et la dureté de Berlin étaient le tremplin nécessaire que j’ai souhaité avec urgence pour que le retour à Montréal ne soit pas une fin.

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