Déambulation 61. Je ne suis pas un backpacker

Jamais je n’ai prétendu l’être. D’ailleurs, je voyage toujours avec une valise à roulettes. Pas toujours l’idéal dans les rues escarpées et texturées de l’Europe, mais je suis d’une gênante faiblesse quand vient le temps d’endurer un gros poids sur mon dos. Je ne m’achète pas de billets de train du type Rail Europe et j’évite autant que possible Ryanair. Je déteste le camping, j’ai un peu peur du couchsurfing et, quand je loge dans une auberge de jeunesse, jamais je ne choisis une place dans un dortoir, même si c’est l’option la moins chère. Il y a toute une esthétique au backpacker à laquelle je n’adhère pas, ce qui fait de moi, peut-être, un voyageur de luxe : appartements, chambres privées dans les auberges, parfois même l’hôtel (c’est plutôt rare). Et surtout, je prévois toujours mes séjours à l’avance. Je ne suis absolument pas le genre de voyageur qui s’achète un billet aller-retour et prévoit entre les deux dates se déplacer au gré des rencontres, des sentiments, des envies, du vent. Toutes mes dates sont bien claires, toutes mes confirmations de réservation sont imprimées et placées en ordre dans un beau duo-tang acheté exprès à cet effet. Si les majeurs déplacements ne sont pas laissés au hasard, les « programmes de la journée », eux, ne sont jamais décidés d’avance (à l’exception des spectacles ou des musées où il est obligatoire de réserver son entrée à l’avance, bien entendu). Généralement, je décide le matin même, au petit déjeuner, de ce que je ferai de ma journée et, bien souvent, ces décisions prises sur le coup d’un café se voient revues au fur et à mesure que s’enchaînent les activités. Je ne suis donc pas un voyageur complètement contrôlant, seulement je laisse de côté ce qui est pour moi un stress, celui du déplacement, du lieu où dormir, des bases du voyage, pour être en mesure d’endurer avec grand plaisir celui de l’imprévu au quotidien du séjour.  Jusqu’ici, cette méthode contradictoire, remplie d’insécurité et de confiance, a toujours bien fonctionné. Jusqu’ici. Jusqu’à Valence.

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J’avais prévu Paris et c’est arrivé. J’avais prévu Stockholm et c’est arrivé. J’avais prévu Madrid et c’est arrivé, avec quelques jours de remises en questions. J’avais prévu Valence et c’est arrivé avec plusieurs embûches, dont un malentendu très frustrant avec la propriétaire de l’appartement que j’avais loué, malentendu m’obligeant à laisser ma valise auprès d’une inconnue pendant un certain temps, puis ensuite la récupérer pour la promener avec moi quelques heures dans la ville en l’attente de mon départ vers Bilbao en autobus de nuit qui roulerait pendant 9 heures : fatigue, chaleur, solitude, remises en question, malentendu lentement devenu conflit et, enfin, cette envie jamais sentie aussi fortement auparavant d’aller retrouver mon amoureux dans une ville que je connais.

En préparant ce voyage, en le programmant parfaitement, j’avais eu un petit malaise devant la portion Valence-Bilbao. Un mauvais feeling, comme on dit. J’ai tout réservé quand même, m’assurant de pouvoir annuler plus ou moins à la dernière minute. Cette précaution n’est pas dans mes habitudes. Pourtant, arrivé au bout de Valence, j’ai paniqué et fait un backpacker de moi-même : je me suis procuré un billet de train qui partait vers Barcelone 8 heures plus tard, puis un billet d’avion de Barcelone à Berlin. Le lendemain, à la même heure, j’étais à Berlin avec mon amoureux. Je ne verrai pas Bilbao, cette année.

Ce n’est pas la faute à Valence. Aussi majestueuse que chaotique (bien plus chaotique que Barcelone ou Madrid, à mon avis), cette ville m’en a fait voir de toutes les couleurs. Je logeais dans le superbe quartier Ruzafa (ou Russafa en valencien), initialement habité par les communautés ethniques plutôt pauvres de la ville (beaucoup d’Africains du nord, d’Asiatiques du sud-est et de Latino-Américains), mais aussi par les autres pauvres de l’Espagne : les étudiants et les artistes ont fui depuis quelques années la vieille ville, en particulier le quartier El Carmen (El Carmè en valencien, quartier dont les habitants ont littéralement été chassés pour qu’il devienne le lieu touristique par excellence), pour se rallier aux différentes communautés du sud de la ville et y créer des logements, des galeries, des cafés, des bars, des librairies et toutes sortes de lieux qui se rassemblent tous autour d’un mode de vie plus ou moins alternatif. Voisins immédiats de l’Ensanche (Eixample en valencien), quartier excessivement huppé et rempli de commerces luxueux, les habitants de Ruzafa sont farouchement allergiques à la gentrification et à l’obsession du centre historique dont la ville semble souffrir. Malheureusement, on voit déjà les changements s’opérer afin de rendre le quartier plus invitant pour les mieux nantis, notamment par des constructions massives et, j’en suis le triste exemple, par des propriétaires plus riches qui louent leurs logements aux étrangers à partir de services comme Only Apartments et AirBnb (j’ai appris que la propriétaire de mon appartement valencien possédait plusieurs autres logements dans le coin, tous remis à neuf et donc, sans aucun doute, hors de prix pour les habitants de Ruzafa), de telle sorte que la grogne aujourd’hui se sent jusqu’à dans les rues les plus tranquilles (elles sont rares!), en particulier dans le regard des Maghrébins que j’ai croisés en me promenant avec ma valise (l’un d’eux a dit, en français, à son ami « voilà un autre avec ses roulettes ») et dans la façon dont certains serveurs de cafés répondent malgré leur gentillesse à ceux qui ne parlent pas l’espagnol ou le valencien. À Ruzafa, on sent que les gens ne se rendent pas régulièrement au centre historique et qu’ils ne profitent pas de la plage aussi souvent que les autres.

Il est vrai qu’en tant que véritable touriste je me suis parfois senti poussé hors du quartier, vers la magnifique plage (rien à voir avec celle, sale et surpeuplée, de Barcelone), vers la Ciudad de las Artes y las Ciencias, vers El Carmen et vers le centre historique. Là, les touristes sont aussi rassurés que nombreux : sachant que les quelques Valenciens du coin sont bien trop riches et bien trop gentils pour même penser nous voler, on s’y promène avec la caméra au cou, la carte de la ville dans les airs et le portefeuille bien en vue dans les mains. On y voit des rues extraordinaires, des églises qui n’ont rien à envier à celles des autres villes du pays, des Plazas à la mémoire de toutes sortes de gens (militaires, victimes de la guerre civile, aristocrates, religieux, orphelins), des statues, des bustes, des autobus touristiques, des guides touristiques qui lèvent n’importe quel objet dans les airs pour qu’aucun visiteur ne les perde de vue, des Banques plus belles qu’à Madrid, des boutiques comme partout ailleurs et des Corte Inglés par-ci par-là. On pourrait dire qu’on est à Valence comme à Barcelone comme à Madrid, mais Valence, à l’image des deux autres villes, a quelque chose de particulier qui la différencie. On préfère Barcelone à Madrid parce qu’il y a la mer, donc la fête et l’oisiveté. On préfère Madrid à Barcelone parce, justement sans la mer, la ville adopte davantage l’image d’une capitale plus dure et moins clinquante. Étonnamment, à Valence, les touristes vont peu à la plage, parce qu’elle est moins accessible – il est donc agréable de ne pas croiser dans le centre de la ville des touristes en maillot de bain avec leur serviette de plage autour du cou, chose malheureusement courante à Barcelone. Et les quartiers comme Ruzafa ou comme le centre-ville de Valence ont cet aspect mauvais garçon un peu étouffant qu’on trouve à Madrid. Ce serait trop facile de dire que Valence se place un peu entre Barcelone et Madrid, mais on y trouve du moins le meilleur comme le pire des deux villes. Valence est une ville où, entre une cathédrale du XVIe siècle et une banque du XVIIIe siècle, on peut voir tout un pan de mur, qui cache maladroitement un espace en construction, sur lequel on a gardé intacts des graffitis et du street art. Certaines phrases politiques sont datées et certaines « œuvres » sont signées. La plupart ont été produites au début de la crise, et les voilà encore, toujours aussi fortes, toujours aussi dures. Le touriste les regarde à peine ; quand il s’y attarde, il les photographie comme il a photographié la cathédrale, la banque, le sable fin, la mer, les poutres et les vides de la CAC, puis il sent que quelque chose ne fonctionne pas. Malgré sa beauté, malgré qu’on puisse se rendre partout à pied, Valence est indéniablement une ville difficile à visiter.

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J’avais surestimé ma forme lorsque, à peine « guéri » d’une dépression, je me suis mis à préparer frénétiquement ce voyage. Lorsqu’on pense bien connaître un pays, on a tendance à s’y rendre à nouveau avec une légèreté qui frôle parfois l’arrogance. Je suis arrivé en Espagne avec cette assurance démesurée : rapidement, j’ai été confronté à mes propres limites et faiblesses. Si j’ai été bousculé à Madrid, je suis tombé de haut à Valence, troisième ville d’un pays fier et endolori, d’un pays qui gronde en sourdine et qui sort de temps à autre pour faire le bruit qu’il mérite. L’Espagne a beau être un pays européen où on mange bien, où on boit beaucoup, où on fait la fête et la sieste. L’Espagne est aussi un pays dur. Valence me l’a confirmé.

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Un peu sur un coup de tête qui, au final, ne ressemble en rien à une décision de backpacker, je quitte d’instinct l’Espagne, pays que j’adore pourtant mais dans lequel je ne suis viscéralement plus capable de n’être qu’un touriste une seconde de plus. Sans toutefois voir ce changement de programme comme un échec dont Valence et surtout Bilbao seraient les bruyants symboles, je déclare forfait en poursuivant ce voyage dans un pays plus clément, grand rival en temps de crise de l’Espagne, dans une ville qui connaît aussi la dureté, la pauvreté et les changements radicaux. Seulement cette fois je serai accompagné pour amortir tous ces véritables chocs culturels issus pourtant de lieux familiers. Après tant de dépaysements, tant de déplacements, j’apprends encore à voyager.

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