Déambulation 60. Les rues de la solitude

Aujourd’hui, je quitte Madrid, mais pas l’Espagne. Je ne promettrai pas au ciel que je reviendrai, car je sais que je le ferai ; j’ai toujours du mal à partir de ce pays. À Barcelone, il y a quelques années, j’ai dû retenir mes larmes quand je traînais ma valise vers l’aéroport. Je me retournais sans cesse pour photographier mentalement le paysage, le Carrer de Joaquín Costa, le Carrer Valldonlleza, la Plaça de la Universitat, incapable de me convaincre que chaque regard était le dernier. J’avais passé tout un mois à Barcelone, d’abord seul, puis accompagné de mon amoureux. Après un mois, mon statut de touriste s’était tranquillement transformé en statut de résident temporaire. Séjourner un mois dans une même ville, c’est partir quand on commence à s’y sentir chez soi. C’est déchirant.

À Barcelone, j’avais pris la décision d’écrire en toute liberté, aux heures qui me plaisaient, dans les conditions qui me plaisaient. J’ai écrit des journées entières à la plage, dans des cafés le matin, dans mon appartement le jour, dans des places publiques le soir, dans des bars bruyants la nuit. Le projet était simple : la solitude ne servirait qu’à l’écriture. Les rencontres, les musées, la déambulation, les quartiers, les cafés, les restos, tout le reste était surplus et belles surprises. Deux semaines dans un Madrid torride, ce n’est pas la même chose. Je n’étais pas complètement seul – j’avais trois colocataires – et je sortais d’un séjour à Stockholm, d’un séjour à Paris, puis d’une session complète de maladie. J’arrivais à Madrid avec l’envie de lire, d’écrire, de déambuler, de découvrir les meilleurs endroits du monde (c’est-à-dire faire tout ce dont, malade, j’étais incapable), mais surtout avec le besoin de me retrouver. Et pour ce faire, il faut apprivoiser la solitude qui cette fois était forcément moins simple.

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Ce voyage, je l’ai décidé en pleine dépression, alors que je ne croyais même pas être en mesure de le planifier. Pour ne pas me faire une violence à laquelle je ne savais pas encore me confronter, j’ai décidé de voyager prudemment : Paris et Stockholm, villes presqu’accessoires, s’imposaient parce qu’une amie vit dans l’une et ma sœur dans l’autre. J’ai choisi l’Espagne parce qu’il s’agit d’un pays dont je connais les codes et la langue, un pays qui ne m’est pas tout à fait étranger (j’y ai déjà visité 6 villes, j’en aurai vu 9 après ce voyage) et dans lequel être seul ne me fait pas peur. On me prend généralement pour un Espagnol avant que j’ouvre la bouche, puis on croit que j’ai quitté l’Amérique du Sud il y a quelques années pour m’installer en Espagne quand je me mets à parler avec mon drôle d’accent ; ces identités espagnoles qu’on m’octroie ici facilitent les choses et, je l’avoue, me font un peu plaisir, car elles satisfont ce désir plus ou moins inavoué que nous avons tous quand nous séjournons ailleurs pendant un certain temps, celui de faire semblant que nous sommes un résident : l’anonymat du voyageur solitaire se voit alors doublé de l’anonymat du passant exempt de toute étrangeté qui nous ferait nécessairement sortir du lot. J’aime cette drôle de position dont je profite ici : je suis un touriste qu’on ne prend pas d’emblée pour un étranger.

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Heureusement, la maladie s’est estompée plus ou moins rapidement, malgré que certains « restants », comme les appelle mon médecin, demeurent encore. L’un d’eux : cette peur, voire cette anxiété, devant l’isolement. Comme un chat échaudé, je ressens encore cette angoisse vis-à-vis certains moments de solitude qui pourraient éventuellement se transformer en périodes d’isolement desquelles je ne saurais sortir. Pourtant, l’isolement a toujours été un besoin, chez moi : je suis une personne sociable qui aime être entourée, mais je m’isole pour diverses activités, notamment pour l’écriture. La dépression, cependant, brouille ce sain dosage. Malade, la solitude que j’espérais m’angoissait alors que j’étais incapable de sortir de chez moi ; une fois entouré de gens, la même angoisse venait d’un isolement dont on ne sort pas si facilement. Ne suffit pas d’avoir quelqu’un à ses côtés pour se débarrasser de ce sentiment, ni de faire la fête, ni de voyager.

Il y a quelques jours, j’ai reconnu cette peur, en pleine rue de Madrid. Le musée que je venais de visiter était moins intéressant et plus petit que je ne l’avais prévu ; j’en suis sorti en moins d’une heure, un peu fâché de l’inintelligence de l’exposition et déçu de cette journée qui commençait plutôt mal. J’étais dans un quartier que j’avais arpenté trois fois plutôt qu’une dans une chaleur insupportable. Je n’avais ni faim ni soif, j’avais déjà bu deux cafés. Dans la folie d’un mince désespoir, on perd le nord : j’ai commencé à maudire le quartier, la ville, le pays et ses horaires anti-américains, l’heure de la sieste où tout ferme (j’étais en plein dedans), les cafés tous pareils, les tapas, les bocadillos, les tortillas españolas et, pire, les bocadillos de tortilla española (ça, je l’avoue, je ne comprends toujours pas). Le vide de la petite rue que j’avais empruntée au hasard m’a d’un coup donné l’impression de m’avaler. C’était l’angoisse, le début de l’angoisse. C’était la solitude qui a touché la corde sensible de l’isolement. Et puis, puisque je suis soumis à toutes sortes de folies psychosomatiques, je me suis réveillé le lendemain matin avec un mal de gorge qui, accompagné d’une fatigue extrême et d’une déprime un peu inquiétante, a duré 3 jours. Rien de plus classique : tous les voyages connaissent leurs jours de remises en question, mais cette fois ce passage obligé était teinté de la maladie qui a précédé et qui est à l’origine même de mon séjour à Madrid.

Pendant ces trois jours, j’ai été un cliché : je me suis violemment ennuyé de mes amis et de mon amoureux, j’ai voulu quitter l’enseignement, je trouvais mes livres mauvais, je trouvais mes vêtements laids, je croyais que la musique que j’écoutais était vieille et triste, je me croyais incapable d’écrire. Puis je me suis mis à réfléchir. J’avais décidé de voyager pour me retrouver, pour retrouver aussi cette place dans le monde qu’on a l’impression d’avoir perdue quand on souffre de dépression, et pour me débarrasser de cette peur de l’isolement. Pendant ces trois jours, pourtant, je me suis aperçu qu’il n’y a rien de pire qu’un voyage en solo pour se sentir isolé. Nous ne pouvons partager nos impressions, les œuvres que nous voyons, les cafés que nous prenons, le bon vin que nous buvons. À peine les réseaux sociaux servent à donner l’impression qu’on est encore lié aux autres, mais ils intensifient en même temps le sentiment d’isolement lorsqu’on éteint l’ordinateur. De plus, ma position de touriste-résident en Espagne ne contribue ni à rencontrer des gens ni à faire partie d’un groupe de touristes : je n’appartiens pas tout à fait à ceux qui vivent ici, je n’appartiens pas tout à fait à ceux qui visitent, je ne suis peut-être qu’un quidam solitaire. J’avais fui l’isolement pour me retrouver complètement isolé dans une grande capitale qui, comme toutes les grandes capitales, rend l’anonymat très aisé. Je me suis dit il y a quelque chose qui cloche dans mon raisonnement.

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Je ne sais pas quel cliché a mis fin à cette déprime passagère : c’est peut-être après avoir parlé à mon amoureux ou après m’être dit que j’étais à Madrid pour voir si j’y suis. Cette phrase, pourtant si commune, m’a semblé satisfaisante. C’est pour ça qu’on s’inflige cette solitude parfois difficile quand on voyage, pour voir si on existe encore quand on est ailleurs, si on existe pour soi-même, libéré des habitudes, des gens et des routines qui rassurent et qui peuvent autant donner sens à la vie qu’on mène que la rendre insensée. Je suis parti en voyage pour changer de position, pour voir qui je serais dans un autre cadre, dans une autre posture, dans un statut imposé par les autres et issu de l’expérience qu’on fait du lieu, aussi contradictoire soit-il. C’est une violence que je me suis volontairement imposée afin de vérifier si je demeure toujours la même personne quand, par exemple, il fait une chaleur accablante dans un quartier plutôt ennuyeux, dans une de ces rues de la solitude remplies de cafés tous pareils et tous fermés de 13h à 17h. Je suis parti seul en voyage pour voir comment, dans cet ailleurs, je serais. Je croyais que cette dépression allait me changer radicalement et que le voyage en solo serait l’occasion d’opérer tous les changements nécessaires (je ne savais pas de quels changements il s’agissait, ça passait de la coupe de cheveux et des tatouages à un différent ton dans mon écriture et à une réorientation professionnelle, disons un fouillis typique d’un dépressif) pour retourner à Montréal avec une nouvelle identité à laquelle les autres devraient s’habituer. Si, heureusement, rien de tout ça n’est arrivé, je peux dire que la dépression a forcé un voyage qui m’a permis d’apprivoiser les divers changements qui s’opèrent en soi lorsqu’on est ailleurs et lorsqu’on sort d’une maladie. Ces changements ne s’imposent pas aux autres parce qu’ils ne sont pas visibles comme un tatouage (ils n’en serait que le symbole) : ils s’apprivoisent à même cette solitude que j’ai forcée. Non, rien ne cloche dans ce raisonnement. Tout est plus clair.

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J’ai rapidement repris l’écriture, la déambulation et la lecture. J’ai recommencé à écouter ma bonne vieille musique. Dans le train, je regarde le paysage reculer à mesure que j’avance. Les paysages espagnols ont quelque chose de désolé, de sec, mais aussi d’heureusement chaotique, comme les pensées. C’est avec une musique festive que je quitte Madrid et me dirige vers Valence, vers une solitude encore plus marquée (je logerai sans colocataires). Maintenant, en suivant une route faite d’éparpillement, je sais qui je suis dans tous mes ailleurs.

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