Déambulation 53. Le monde musique

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Pendant les mois de dépression, je n’ai pas cessé d’écouter de la musique. C’est sans doute le seul type d’art que je n’ai pas abandonné temporairement. Je ne pouvais plus lire, je ne pouvais plus écrire. De temps à autre, j’allais au musée, mais je n’arrivais à voir que des images, des couleurs ; la forme, le langage et le propos m’échappaient complètement. Si j’allais au théâtre, je sortais de la salle avec une colère démesurée.  Au mieux, je m’assoyais dans une salle de cinéma, devant un film pas trop exigeant qui quittait ma mémoire le lendemain, ou dans une salle bien noire devant un spectacle de danse, seul art que j’accepte encore de ne pas saisir tout à fait.

Regarder à travers l’objectif de mon appareil, c’était regarder un mur de béton. Je devenais claustrophobe. J’avais beaucoup de temps, je devais le remplir avec quelque chose. Avec mes déambulations intérieures ou avec beaucoup d’immobilité. Quelque chose devait me transporter. Quelque chose devait boucher le silence insupportable de la maladie.

L’incapacité de choisir était un autre symptôme : le repas, les vêtements, le café, le livre, l’ami, la chanson. Je regardais ma bibliothèque de disques, mes vinyles, ma liste iTunes. J’avais le vertige. Et je choisissais au hasard. Parfois, ça ne durait que quelques secondes. Parfois, les sons réussissaient à me sortir pendant un bon moment de la crise. Parfois, ils en étaient le miroir, alors ça durait toute une journée.

Maintenant guéri et à quelques jours de mon départ en Europe, je réécoute les pièces qui ont habité mon appartement pendant cette période. J’ai commencé à rêver de ce voyage très tôt, quelques jours après le début mon arrêt de travail, mais j’avais peur qu’il ne soit qu’une fuite de mon état que je retrouverais aussitôt revenu, gâchant alors toute l’expérience de l’ailleurs. Peu importe la raison, j’ai rêvé de ce voyage avec de la musique dans mes oreilles. J’ai une relation très géographique avec la musique : avant de vouloir connaître le nom du groupe, je veux savoir d’où il vient. J’ai donc voulu aller au Danemark parce que j’écoutais Efterklang. J’ai ensuite voulu aller en Suède parce que j’écoutais Vår. J’ai voulu aller en Islande parce que j’écoutais Valgeir Sigurðsson. Je ris aujourd’hui de la cohérence trop simpliste de ces choix pourtant irréfléchis : trois scandinaves qui créent une musique un peu sombre, un peu belle et très contemplative. En bon narcissique romantique, j’écoutais de la musique-miroir qui contribuait autant à renforcer mon état psychologique qu’à le transcender. Cela dit, j’ai vite commencé à rêver d’espaces scandinaves, de forêts vastes et vertes comme on en trouve aussi au Québec, de montagnes enneigées, de geysers magiques. Cette musique nordique me faisait rêver de solitude extrême, d’isolement : rapidement le Danemark et la Suède ont quitté mes projets ; seule l’Islande demeurait dans ce spectre de lieux comme la destination idéale pour le dépressif. Je m’imaginais seul devant un fjord, seul sur une terre volcanique, seul au milieu d’une vieille langue incompréhensible, grande, blonde et blanche. J’ai réécouté mes classiques islandais : Amiina, Sigur Rós, Nico Muhly, Ólafur Arnalds. Je suis même allé voir du côté de la musique plus rythmée, plus joyeuse : Steed Lord, Retro Stefson. Puis tout s’est mélangé dans ma tête : Efterklang et Vår entraient rapidement dans la liste, accompagnés d’autres danois comme WhoMadeWho, d’autres suédois comme Lust for Youth, et tous perdaient soudainement leur citoyenneté danoise et suédoise pour devenir eux aussi islandais. La Scandinavie en entier devenait islandaise. Je peux le dire aujourd’hui : à force de déambuler de chanson en chanson, je devenais fou.

 

La folie s’est arrêtée lorsque je me suis aperçu qu’un voyage d’isolement était sans doute la pire idée du monde. Je garde aujourd’hui l’Islande dans mes rêves pour des jours plus beaux. J’ai décidé de faire un voyage plus rassurant : j’irai voir des pays que je connais bien, dont la langue ne m’est pas étrangère, où je retrouverai des gens que j’aime. Parmi ma folie scandinave, seule la Suède est restée puisque ma sœur y vit. Je pars ce dimanche, avec en tête bien des airs : il y a un mois, Vår a lancé un nouvel album, encore sombre, encore beau. Aujourd’hui, Efterklang a lancé une compilation, enregistrée en concert, des titres de l’album que j’écoutais au début de ma maladie. J’étais incapable de m’informer à l’époque, mais j’apprends aujourd’hui que cet album porte sur la ville fantôme Piramida, située à quelques kilomètres du Pôle Nord et qui abrite plus de d’ours polaires que d’humains. Les musiciens y sont allés enregistrer toutes sortes de sons (voir la vidéo ici-bas) pour ornementer leurs chansons composées à Berlin, ville où j’irai rejoindre mon amoureux à la fin de mon voyage, après avoir enduré la chaleur accablante de Madrid. Ce ne sont là que de simples coïncidences et paradoxes qui me font voir ce voyage avec une légèreté que je croyais autrefois absente. Sans le savoir, j’ai pris le monde dans mes bras et l’ai fait musique : j’ai déambulé.

Je réécouterai ces sons une fois que j’aurai rejoint l’autre continent. Qui sait où ils me mèneront. Qui sait quelles images ils produiront.

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