Déambulation 51. Et la neige immobile sur les arbres

L’an dernier, c’est à New York que s’est opéré un bilan plus ou moins clair, mais gorgé d’espoir. Cette année, je reviens de Val David avec, en tête, l’idée d’une fin. Je peine encore à regarder les douze dernier mois avec clarté tant cette année a été remplie d’imprévus. S’il faut donner un titre à chaque année qui passe, 2012 fut celle de l’éparpillement. Je me suis lancé à tous vents comme l’aime bien le déambulateur, seulement j’ai peu déambulé. Bien que le déambulateur jouisse d’une grande liberté, il s’éteint lorsqu’il s’éparpille sans profiter du temps nécessaire pour reprendre ses esprits.

La déambulation tire à sa fin lorsqu’elle se lance sans réflexion. J’ai beaucoup marché, cette année, mais je n’ai pas toujours eu l’occasion de revenir sur mes pas.

Ça me coûte de le dire : le printemps québécois a nui à mes déambulations. Il m’a tenu occupé à marcher avec un but précis, collectif, beau. Il m’a poussé dans le dos pour que mon regard se transforme, se précise. Mes images ont gagné en qualité et ma pratique photographique a peut-être même dépassé celle de la déambulation. Et puis les conséquences de ce que certains appellent la grève, de ce que j’appelle l’horreur administrative des collèges, ont remplacé toute réflexion quant à l’errance : en tant qu’enseignant, je devais – je dois encore – redoubler d’efficacité, jonglant avec les préparations, corrections, photocopies et diverses réunions, sans compter mes nombreuses implications qui m’obligent encore d’abandonner les considérations artistiques dont je m’ennuie tant. Si je prends le temps aujourd’hui d’écrire, c’est que le besoin est criant, c’est qu’un soir de 30 décembre, de retour de trois jours passés à regarder la neige immobile sur les arbres des Laurentides, peut bien servir à la réflexion plutôt qu’à la correction qui m’attend et dont le cri culpabilisant se fait peu à peu entendre. 2012 fut une drôle d’année, plutôt malheureuse, plutôt stressante, plutôt exigeante. J’ai, sans exagération, frôlé le burnout. Je me suis ennuyé des mots sensibles. J’ai regardé le ciel comme on regarde du coin de l’œil, tout en l’évitant, un ami qu’on a négligé.

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2012 fut une drôle d’année, oui, l’une des plus dures pour l’écrivain que je suis : j’ai essuyé autant de refus que de bénédictions. Deux revues ont refusé de me publier, alors que deux autres m’ont donné l’opportunité de prendre des risques créatifs importants pour ma pratique. Mon implication artistique au sein du conflit étudiant a ouvert des portes que je considère importantes pour l’année qui vient :  quelques unes de mes photos de manifestations, que je croyais humblement emprisonnées à jamais dans leur blogue tristement empoussiéré, verront le jour sous des aspects plus publics et plus sérieux. Si le Canada et Montréal ont refusé de m’aider à écrire, le Québec, paradoxalement, m’offre pour 2013 de l’argent – ce qui dans notre monde signifie du temps. 2012 fut une année en dents de scie, une année qui a vu ma famille exploser et mes amis se rapprocher, une année qui avait tout pour se réjouir et tant pour souffrir, si bien que le chemin au devant s’étendait en zigzags. Ça prend du courage et de l’énergie pour se lancer aveuglément sur de telles routes et, je dois l’avouer, tout mon courage et toute mon énergie ont servi à une cause sociale, à quelques deuils, à mon travail. Il ne restait plus rien de ce courage et de cette énergie pour affronter les rues dans la solitude du déambulateur.

Encore une fois, donc, j’excuse l’abandon du blogue par le manque de temps. Pour la première fois, je l’excuse par un état psychologique, par une fatigue, aussi par un désintérêt.

C’est que l’intérêt s’est déplacé. Dans quelques semaines, je voyagerai. J’irai en France avec des étudiants pour qu’ils puissent jouir de quelques jours d’ateliers de théâtre que j’animerai avec d’autres professionnels de l’enseignement. J’en profiterai pour aller voir une amie qui y vit depuis quelque temps. J’en profiterai aussi pour revoir les rues avec le regard de l’errant, car je sais que seul le voyage me permettra de retrouver la marche, de réapprendre la danse, si rapidement.

L’ÉCRAN FENÊTRE doit changer, car bien des choses ont changé depuis toutes ces années. Il est bien de croire que le déambulateur ne se rend jamais à un endroit précis, mais tous ces pas m’ont tout de même mené quelque part. Je ne sais pas encore où, mais je ne comprends plus à quoi riment la déambulation, les photos et les textes dans leur forme actuelle. Depuis plus de quatre ans, mes déambulations se ressemblent, à l’exception de celles faites à l’étranger. Mes voyages me semblent se transformer en montagnes qui font de l’ombre aux déambulations régulières. C’est pourquoi j’abandonne l’ÉCRAN FENÊTRE en tant que déambulateur régulier. Le site existera encore car, je l’espère, je voyagerai toujours. Il ne servira qu’à mes séjours à l’étranger, à mes déambulations en d’autres lieux, en d’autres terres. L’ÉCRAN FENÊTRE sera désormais un blogue de voyage qui conservera cependant l’horizon d’origine, celui de l’errance et de la déambulation.

En d’autres termes, l’ÉCRAN FENÊTRE change de décor. Il sera plus lent, plus événementiel, me laissant ainsi l’occasion d’écrire ailleurs, pour mes projets personnels, pour mes poèmes, mes articles, mes essais, et me libérant enfin de la culpabilité. Car, il est vrai, je commençais à me sentir coupable de ne plus intervenir ici comme je me sens coupable encore ce soir de ne pas corriger. Pour que l’ÉCRAN FENÊTRE ne devienne pas un fardeau de plus, pour qu’il ne porte pas les couleurs criardes de mes corrections, un changement est de mise.

Le bilan s’est donc opéré, cette année, là où il le devait. Je n’étais pas parti bien loin, seulement un peu plus au nord pour constater que la neige est partout pareille et que le silence a manqué ; pourtant ce retour à Montréal je le perçois comme un retour à la maison. L’ÉCRAN FENÊTRE aussi revient chez lui, ferme ses livres et se repose enfin. Il ouvrira de nouveaux chapitres lorsqu’il aura traversé quelques terres, quelques océans.

Chers lecteurs, amis fidèles, soyez patients. Vous serez désormais des compagnons de voyage.

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2 Commentaires

  1. Ping : Déambulation 63. Retour au pas | L'ÉCRAN FENÊTRE

  2. Sonny Champagne

    Tes motifs sont limpides. Et si mes jugements sont subjectifs, ma tristesse l’est aussi. Peut-être m’en voudras-tu de partager ainsi, « publiquement », mes états d’âme, et ce, sur ton blog. Mais je ne crois pas. Si un tel besoin d’expression t’habite, au point où régulièrement tu lances une bouteille à la mer, ne sachant si quelqu’un quelque part la trouvera, l’ouvrira et lira l’itinéraire qu’avec l’espérance d’un condamné tu y as logé, qu’enfin, il t’en délivre, c’est que tu peux comprendre qu’on a tous un pied sur une île, qu’on a tous un peu ce besoin, et que, par conséquent, tous les motifs sont légitimes d’user de la tribune qui nous est offerte…

    Tout ça pour dire que j’aurais aimé terminer la session assis devant toi, t’haïssant parfois. T’aimant, aussi. Oui, j’aurais bien aimé. Seulement voilà… Prends soin de toi, vis tes ambitions, tes rêves : ils te conduiront là où tu dois aller, que ce soit haut, que ce soit bas (je sais, ça fait un peu cliché, je serai un peu plus original pour la prochaine partie). Amor fati, te dirait Nietzsche. Carpe diem quam minimum credula postero, te dirait Horace. Moi, je te dis simplement bonne année!

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