Déambulation 50. Pour la suite de nos promenades

Si ce printemps se prêtait bien à toutes sortes de prouesses visuelles et langagières, cet été qui tire (enfin) à sa fin n’a, à mon avis, rien de poétique. Les manifestations et les graffitis émouvants sont moins nombreux, les slogans se fatiguent et les discours passionnés se gangrènent par des formules creuses désespérément répétées par nos politiciens, si bien que l’espace de l’été a perdu peu à peu toute émotion qui nous déplacent, nous les citoyens, nous les poètes, vers des chemins moins convenus que celui des élections. Cette fois, les poètes ont tort. Toute saison n’est pas bonne à écrire. Parfois, vaut mieux se détourner de l’une d’entre elles pour que les vers soient gorgés d’un espoir automnal, plutôt que d’une nostalgie superficiellement estivale pour ce qui n’a pas eu lieu.

C’est ainsi que mon été s’achève : avec une profonde carence de poésie.

J’ai pourtant beaucoup écrit, cet été, entre autres pour un projet qui m’a forcé à échanger de manière sensible avec les autres. La publication annoncée pour l’automne a sans doute fait figure de moteur. Aussi, certains 22 du mois ont été beaux et solidaires, bien que nous marchions avec ce sentiment d’élastique trop étiré mêlé à celui des retrouvailles : mi-figue mi-raisin, nous scandons timidement des slogans, poussés par nos principes, mais aussi, parfois, par la peur d’une fin. Je retrouve désormais mes étudiants avec un sourire sincère; leurs yeux brillent encore des feux de la rue, même si le retour en classe a quelque chose d’amer et que la crainte s’entend encore dans leur voix. Alors je me tourne vers la vie qui se forme tranquillement dans le ventre de ma sœur : cet été s’achève aussi avec la promesse d’une nouvelle ère qui naîtra toute prête pour le printemps prochain, malgré des tristes événements familiaux dont je ne parlerai pas ici et qui tirent mes poèmes vers le bas. En somme, je vois encore des traces de ce qui rendait le printemps si émouvant, mais elles s’entourent de l’apathie de l’été, de la chaleur écrasante qui nous arrête et qui fait fondre ce qui, autrement, s’élèverait vers le ciel comme un chant. Ces traces, je l’espère, seront débarrassées  par les feuilles mortes, puis épurées par la neige, pour qu’elles fleurissent enfin à la belle saison.

D’ici-là, je laisse passer l’été et je le traverse comme un désert dont tous les mirages viennent du printemps.

Après avoir vu sur un écran la vie que porte ma sœur, j’ai traversé la ville en voiture. Beaucoup de bouchons étaient causés par des voies bloquées pour la « STM et véhicules d’urgence seulement ». Il était 20h15, un quart d’heure avant une manifestation nocturne célébrant le 200e jour de grève. La police se préparait à l’aide d’autobus prêts à accueillir les arrêtés, de voitures cordées, de sirènes déjà bruyantes. L’ambiance m’était familière, malgré l’absence de manifestants. Cette menace dans l’air ne me fait plus peur depuis longtemps : j’avais au contraire une drôle de sensation de déjà-vu, sensation à laquelle je me suis maintes fois confronté cet été en déambulant tant bien que mal dans ces rues de la ville qui ne s’offrent désormais plus comme elles le faisaient avant que nous commencions à les occuper avec révolte, colère, passion. Ces déjà-vu s’accompagnent d’une mince nostalgie et me prouvent que jamais plus je ne verrai ces lieux de la même manière, malgré les voitures qui circulent librement comme le font les oiseaux au-dessus de ce qui fut jadis des camps de concentration, malgré les touristes qui fixent les monuments et les murs que nous avions mis en mouvement en les ornant de nos couleurs et de nos cris, malgré l’oisiveté à laquelle nous nous adonnons tous, l’été, sur les terrasses et dans les parcs utilisés autrefois comme refuges ou comme points de ralliement. Ces lieux, dont quelques uns sont photographiés et publiés ici (la Place Émilie-Gamelin, la rue Sherbrooke Est au coin de Berri, le viaduc près de la Grande Bibliothèque et l’Îlot voyageur, sous le pont Jacques Cartier, devant les bureaux du MELS, dans le Village sous les boules roses, mais aussi d’autres endroits qui n’apparaissent pas ici, comme le boulevard René-Lévesque dans l’ouest, la Place du Canada, la grande place au coin de Parc et Pins, le Square Victoria et le Palais des Congrès, le parc Jeanne-Mance, la rue University entre René-Lévesque et Ste-Catherine), je ne les verrai plus avec les mêmes yeux, car je suis un poète, et les poètes, malgré les saisons creuses, n’oublient pas les passions passées : nous savons qu’elles reviennent en un seul vers chuchoté, nous les reconnaissons à l’odeur, au son, aux couleurs et aux mots qui demeurent encore là, entre telle rue et telle autre, sur tel mur et contre tel balcon. Sur les pelouses des grandes places, nous voyons encore les milliers de pas qui ont usé le gazon pour en découvrir la terre sur laquelle se livraient des batailles. Ces traces ne sont pas prêtes de s’effacer, car nos voix et nos regards sont assez forts pour que les pluies, les neiges et les feuilles des saisons si violentes chez nous ne recouvrent pas nos révoltes, mais les transforment en un espoir d’un avenir heureux pour lequel jamais nous ne quitterons la rue qui n’a pas cessé de nous appartenir.

L’été n’est pas une fin. Il est un entre-deux dans lequel nos lieux reprennent leur souffle pour la suite de nos promenades.

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