Déambulation 49. Pour la dispersion

La question des œuvres d’art auxquelles retourner est d’actualité. Il est effectivement difficile de lire des livres qui nous évadent, des livres de vacances, des livres de plage, alors que la colère dans nos corps est d’autant plus insupportable car elle n’est qu’une infime partie de celle qui gronde dans les rues.

Alors nous multiplions les premières pages, les résumés, les introductions de toutes sortes d’ouvrages. Nous butinons et ne résistons pas au vertige. Il est difficile de lire, oui. Il est difficile d’aller au théâtre, d’aller au cinéma, avec la conscience tranquille d’avoir laissé derrière nous un combat inachevé. Pourtant, je collectionne depuis le début de la grève les ouvrages à lire et, surtout, à finir. Sur ma table de travail gisent quelques livres à peine touchés, quelques phrases à peine lues, comme tant de sections d’une courtepointe séduisante mais mensongère. Blanchot côtoie Taïa, Bachelard regarde Tranströmer, Éribon embrasse Lindon, Maulpoix devient voisin de Barthes. Tout ce que je peux faire après plus de trois mois de lectures laissées à l’abandon, c’est établir une liste insignifiante, des blagues de littéraire et du name dropping, exercices les plus méprisés, mais aussi les plus communs, du milieu.

J’ai été un spectateur assidu aux superbes soirées des Mots et images de la résistance, puisqu’elles répondaient à un besoin très clair de solidarité intellectuelle-militante. Un pied dans la rue, l’autre dans les livres. Un œil vers l’horizon, l’autre vers le ciel. Un poing dans les airs, l’autre main dans celle du voisin. Des rires mêlés à des réflexions. De l’écoute et de l’échange.

J’ai même participé à l’une de ces soirées. J’ai parlé de musique et de résistance. J’ai accepté l’invitation sur un coup de tête, après l’avoir refusée quelques jours plus tôt. C’est que la culpabilité, encore elle, m’accompagnait pendant plusieurs jours. La même, oui. Celle qui me coupe le souffle lorsque je tourne le dos à une manifestation par fatigue ou par dépit. Celle qui me fait oublier tous les concepts appris à l’université lorsque je lis des essais dont les liens avec le conflit actuel sont impossibles à trouver. Je ne pouvais soutenir mon refus de participer à une soirée de solidarité intellectuelle, autour d’une bière de surcroît!

Je l’ai fait. Rapidement. Plus ou moins sérieusement. Et je suis retourné la semaine suivante pour entendre les autres parler. Et la suivante. Et la suivante. Entre chaque édition de Mots et images de la résistance, je me suis mis à lire mes bouts de livres, introductions ou pages glanées. Je lis encore des poèmes ou des débuts de romans comme je lis des fragments d’essais qui n’ont, au final, ni queue ni tête. Mais ces Mots et images de la résistance ont créé un cadre de déambulation dans mes lectures. Les liens se font maladroitement, mais plus aisément qu’après une lecture forcée et laborieuse d’un ouvrage qui, par culpabilité, m’isole et m’exclue de cette partie du combat qui se fait dehors.

Une bonne présentation de Mots et images de la résistance prend appui directement sur un mot, une image ou un ouvrage quelconque qui nous lient au conflit actuel ou auxquels nous revenons pour révéler un sens nouveau, parfois personnel, audit conflit. Je l’ai fait avec le dubstep. J’aurais pu le faire avec le théâtre. Car j’ai vu du théâtre, dernièrement. J’ai déambulé de pièce en pièce comme je déambule de phrases en phrases parmi les nombreux livres dont la lecture demeure encore inachevée.

L’une d’entre elles était inscrite à mon agenda depuis longtemps, car l’auteur et metteur en scène est un de mes amis les plus proches. Il s’agit en plus d’une pièce à laquelle j’ai minimalement contribué en offrant un poème voué à la lacération par cet ami pour qu’il puisse en faire résonner quelques mots en un rythme fait de nos souffles conjugués, chose qu’il a réussie d’une sensible façon. Il m’a ému, cet ami.

Cette pièce était aussi à mon agenda, car j’ai fait le très humble cadeau à cet ami d’y envoyer mes étudiants en plein processus de création, tous très militants au sein du conflit qui nous occupe. Je l’ai donc vue à deux reprises.

Scrap est une pièce coup-de-poing. Son propos s’élève dans la violence, la confidence et la dispersion. Elle est le fruit de deux ans de dur labeur, d’écoute des interprètes et d’échanges nourris par des stages et résidences. L’auteur a dû négocier avec ses acteurs pour qu’ils acceptent, à la fin du processus, de défendre ces « personnages » issus de leurs propres angoisses, identités et secrets. Scrap était le résultat de toutes ces confrontations. Bien qu’elle ait été écrite et mise en scène par une seule et même personne, Scrap est l’expérience où se cristallisent ces échanges rendus possibles par une écoute attentive et sensible, par une ouverture indispensable à la création collective.

Cette dimension était évidente dans la représentation. Il n’y avait pas de premier rôle. Il n’y avait pas de personnage plus important. Il n’y avait pas la possibilité de juger le talent d’un acteur sur celui d’un autre. Il y avait une répartition parfaite des dialogues, des monologues, des mouvements – souvent chorégraphiés comme des mouvements de foule, une chorale de corps dans l’espace. Je sentais qu’au centre de cette mise en scène siégeait le désir de ne faire qu’un avec tous, sans pour autant laisser tomber ce qui, individuellement, forme celui qui prend la parole, puisque tous, aussi différents soient-ils, avaient la réelle conviction qu’une faille les rassemblait. C’était elle, la faille, qui les faisait parler chacun leur tour et danser ensemble sur la scène, mais aussi dans la rue, dans un parc, sur des voitures, parmi les spectateurs.

Bien que cette pièce était inscrite à mon agenda, deux fois plutôt qu’une, je ne pouvais faire autrement que de penser que Scrap tombait à un moment opportun et qu’elle assouvissait véritablement ce besoin de solidarité dans l’art. Jamais devant Scrap (« dans » Scrap, devrais-je dire, puisque les spectateurs faisaient vraiment partie de la pièce) je me suis senti coupable d’avoir laissé mes camarades courir le risque de se faire arrêter lors d’une manifestation nocturne. Voir cette pièce était une réelle manifestation.

Il faut comprendre que la déambulation physique est difficile : j’aborde ce problème depuis le tout début de la grève étudiante. Elle l’était, à cause du très grand nombre de manifestations auxquelles je participais. Elle l’était à cause de ma fatigue. Elle l’était, parce que mon regard sans cesse se tournait, « distrait » par les carrés rouges sur les balcons, sur les murs et sur le cœur des passants. Elle l’est encore, parce que je n’arrive pas à finir un maudit livre. Je répète cependant cette phrase écrite si souvent dans l’ÉCRAN FENÊTRE : pourtant, je déambule. L’état mi-oisif mi-penseur dans lequel je me trouve depuis le début de la grève est sans doute le coupable de mon incapacité à terminer un livre. C’est qu’une phrase d’un auteur mène à une autre d’un autre auteur, comme une rue nous transporte dans un autre pays, rendant la déambulation non physique, mais imaginaire.

Je déambule alors de théâtre en théâtre avec le même sentiment et le même désir : solidariser la parole par ce que je vois et par l’expérience de l’art que je vis. Sauter d’un livre à l’autre, c’est peut-être aussi les solidariser.

J’ai vu une autre pièce qui ne me quitte plus. J’ai voulu écrire après l’avoir vue, mais l’émotion glaçait encore toute parole. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que j’ai pu écrire un poème, plus ou moins juste, appuyé par un souvenir d’expérience plutôt que par la pièce elle-même. C’est que cette pièce, Alexis. Une tragédie grecque, a eu l’effet chez moi d’un tournant dans le conflit actuel et dans ma relation aux arts. Elle a augmenté mon niveau d’exigence devant les pièces de théâtre (et probablement devant toute œuvre d’art), tant elle obligeait le spectateur à participer à une expérience théâtrale totale : l’art offrait enfin une expérience cathartique et politique.

Devant des images des manifestations étudiantes en Grèce, il était impossible pour le spectateur d’éviter toute relation à la situation au Québec. La brutalité policière racontée, les graffitis projetés sur le mur de la scène, le récit d’une anecdote juridique (on aurait interdit, à Athènes, le port des cagoules comme on a interdit le port du masque à Montréal), le carré rouge sur lequel jouaient les acteurs (c’était un hasard), tout préparait le spectateur à s’inscrire personnellement dans une famille de luttes, dans une filiation du combat pour la justice, dont la pièce tenait les cordes en ne manipulant aucune vérité et en sauvegardant sa mince part de fiction par la figure emblématique d’Antigone, origine théâtrale de la révolte. D’Antigone, on arrivait à l’Athènes contemporaine, dans un quartier particulièrement chaud, pour que nous, spectateurs, tissions les liens avec toutes les colères qui mènent nos propres révoltes. Nous étions confrontés à notre propre lutte par ce récit pourtant si éloigné de nous, géographiquement par un continent et temporellement par Antigone. Et pourtant, nous étions tous là à comprendre la game, c’est-à-dire comprendre le jeu qui se jouait devant nous, jeu théâtral, mais aussi jeu politique.

Jusqu’à ce que les spectateurs, un à un, soient invités à venir danser sur la scène avec les acteurs, question de rendre littéralement le mouvement plus fort. Jusqu’à ce qu’on se trouve plus de quatre-vingt sur la scène, plus de quatre-vingt individus, spectateurs et acteurs mêlés, citoyens solidaires dans une seule et même danse. Les codes du théâtre ne tenaient plus. Les lois ont été levées, le temps de prendre un ruban adhésif rouge et de le coller au sol, formant un chemin menant de la scène à l’extérieur du théâtre, transportant dans la rue cette émotion issue de la collectivité.

J’ai pleuré, bien entendu. Ensuite, j’ai réfléchi. Plus tard, j’ai écrit un poème. Mon plus engagé, sans doute. Du moins, celui qui rage notre besoin paradoxal de dispersion et de solidarité.

Puisqu’il s’agit d’une déambulation-pas-comme-les-autres, je le publie ici, tournant le dos à une règle que je m’étais donnée il y a plusieurs années, celle de ne jamais inclure mes poèmes dans ce blogue. Je justifie cet écart de conduite par un sentiment très fort en moi devant ce texte que j’écris. Je sens que je ne peux répondre à l’appel solidaire d’Alexis que par ce que cette pièce a produit en moi. Des larmes. De la réflexion. Voici maintenant le poème.

Lacrimosa

Nous ouvrons la bouche grand, nos cris convergent. Vecteurs au loin : nos jours de gloire.

Là-bas c’est rouge. Les pays en lambeaux, en feu. Rouge, la couleur des continents.

La bouche grand malgré les roches, nous rêvons aux rochers là-bas, rouges aussi. Rêvons malgré le gaz et ce jour de larmes, ce jour-là où, de la poussière, sont nés nos cris.

Un seul slogan, puis un autre. Ensemble, nous crions de joie, les mains liées. Nous crions d’effroi, en harmonie, en deuil du calme. Requiem.

Là-bas, c’est rouge, plus vif que nous, mais la colère en nos bouches fait rougir, sous nos pieds, devant nos yeux, notre propre terre qui se déplace bruyamment : cadence de pas, de roches, d’éclats de verre dans la gorge, au rythme bouclier, au rythme grenade, au rythme colère et sang sur toutes nos mains. Notre propre terre pourpre avec les autres.

Nous perdons l’unique lieu. Nous gagnons lieu plus grand. Ma main dans la tienne, c’est ma terre liée là-bas.

Depuis plusieurs semaines, j’avais l’intention d’écrire une déambulation qui ne portait ni sur l’errance physique ni sur la photographie : le conflit, qui a suspendu toute situation « normale », a atteint non seulement mon regard sur les œuvres, mais aussi ma propre pratique artistique. Je n’écris que peu de poèmes et la seule déambulation à laquelle j’arrive à m’abandonner est celle de la lecture par-ci par-là d’ouvrages mêlés au gré du souffle, des voix, du rythme et des mots. Je tenais à écrire cette déambulation, car on m’a souvent dit, ces derniers temps, qu’il était trop difficile de créer et de lire avec « tout ce qui se passe ». Le découragement est trop facile et j’arrive encore à sentir que les œuvres nous portent, individuellement parfois, mais aussi collectivement. Plusieurs d’entre elles ont été un levier, une poussée, un élan vers divers mouvements, diverses idées confrontées. Il s’agit à mon avis d’une heureuse réalité et d’une écoute attentive aux battements de la colère. Malgré leur dispersion, il ne faut pas abandonner nos créateurs, nos créations : pour qu’elle se fasse, la révolution a besoin d’eux. C’est dans cet esprit d’errance que nous créons un mouvement.

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