Déambulation 48. Courage au carré rouge

Ce texte n’aborde pas la question de la déambulation. Du moins, pas directement. Toutefois, il me parait cohérent de le publier dans l’ÉCRAN FENÊTRE, car il est question d’événements qui se sont produits dans l’espace public, en pleine marche. Le besoin d’écrire ce texte était urgent et le ton que j’y ai employé est celui des billets publiés dans ce blogue, avec un peu plus d’arrogance et de colère.

Il n’y aura qu’une photographie, pour des raisons esthétiques plutôt que de contenu. C’est qu’il est impossible pour moi de photographier ceux qui me visent avec haine. 

 

Il m’est arrivé à quelques reprises de me faire dire de retourner dans mon pays. Je me suis déjà fait traiter de fif, de tapette, de feluette. C’était, la plupart du temps, à l’école secondaire, alors que les phrases méchantes sortent de la bouche de celles et ceux qui ignorent leur portée. Dire tapette, à cet âge, ne fait pas de soi un homophobe, de même que de traiter un noir de nègre ne fait pas de soi un raciste, car il y a l’âge, qui n’excuse pas tout, l’ignorance, l’éducation en processus et la relation aux autres en construction. Près de quinze ans plus tard, je sais que certains auteurs de ces insultes regrettent leurs paroles ou ne s’en souviennent plus tant elles sont aujourd’hui incohérentes avec leurs valeurs d’adultes. Il n’en va pas de même pour tout le monde, j’en convient. Il n’en va pas de même avec les positions politiques divergentes.

À l’âge adulte, il m’est rarement arrivé d’être victime d’un racisme évident. La plupart du temps, ça passe par des regards, une distance, de la méfiance. Suffit que j’ouvre la bouche avec mon accent québécois pour que l’autre se rapproche. Parfois, on s’adresse à moi d’emblée en anglais. Parfois, on insiste sur la couleur de ma peau, sur mon « manque d’accent », sur mon nom de famille qui n’a rien de latino-américain. Je deviens un objet étrange, hybride, insaisissable. Cette transformation obligée me rend mal à l’aise et parfois, en période fragile, peut même m’être douloureuse.

À l’âge adulte, il m’est rarement arrivé d’être victime d’homophobie évidente. La plupart du temps, ça passe par des regards, une distance, de la méfiance. À la vue de ma main dans celle de mon copain, on a changé de trottoir, on a changé de wagon de métro. Un jour, un policier m’a traité de tapette avec sa matraque à la main pour me forcer à quitter une manifestation. Ce n’était pas de l’homophobie, c’était de l’abus de pouvoir. Les seules attaques homophobes véritablement douloureuses dont j’ai été victime ont été prononcées par des latino-américains, en espagnol, sur la place publique : des insultes très locales vociférées avec des gestes caricaturaux sur le trottoir et dans le métro. Ils remarquaient la couleur de ma peau et du coup je devenais un objet étrange, hybride, insaisissable. Un objet qu’on peut facilement blesser.

À l’âge adulte, je reçois ces attaques avec la même douleur de l’adolescence après qu’un jeune sportif ait eu l’innocent plaisir de me traiter de sombrero ou de suceux de graines. Heureusement, elles sont rares, mais l’effet qu’elles produisent en moi est identique : une douleur qui ne se décrit que par des sentiments superposés contre mon visage comme tant de frontières entre les autres et moi : honte, exclusion, isolement, rage, impuissance. J’ai aussi le problème d’avoir peur de la violence qui dort en moi et qui pourrait se jeter maladroitement sur l’ennemi comme une bombe lancée aveuglément. La plupart du temps, je me contente d’une phrase plus ou moins forte, plus ou moins chuchotée, et d’un regard méprisant. Je me contente d’une pensée magique qui ne console pas : je suis plus intelligent que lui. Là est le problème : l’effet des insultes est le même qu’à l’époque, parce que l’adulte qui les prononce est aussi ignorant que l’adolescent. Pour l’adulte comme pour l’ado, cette ignorance est blessante. L’adulte n’ajoute à sa douleur que l’indignation.

Il m’est souvent arrivé de me faire insulter pour mes positions politiques. C’est là où je voulais en venir. C’est la douleur qui m’a fait prendre ces détours. C’est la douleur, celle du passé, celle du racisme et de l’homophobie, qui me porte à écrire ce texte. Car, ces derniers jours, je me suis fait insulter en pleine rue pour mes positions politiques.

Je ne parle pas des débats du jeune cégépien que j’étais, débats qui se terminaient par des chicanes personnelles entre amis par manque de savoir politique. Je ne parle pas des débats du jeune universitaire enfumé et alcoolisé que j’étais, débats qui se terminaient parfois par des décâlisse, criss de marxiste. Je ne parle pas de l’abus de pouvoir d’un policier. Je parle d’insultes faites par des inconnus dans la rue parce que je porte un carré rouge. Je parle de leur violence.

Je parle de la violence de ce garçon qui marchait avec son ami, tard le soir. Il portait une chemise à carreaux, une longue barbe et une casquette sur le côté. Il devait être dans la jeune trentaine, assez grand, assez bâti. Peu avant de les voir, mon copain et moi marchions main dans la main. Il aurait pu nous traiter de tapettes. Il aurait pu nous gay-basher. Il a décidé de s’attaquer au carré rouge. Dans une rue sombre, il a crié fuck the student protest, get a fucking job. Phrase anodine, mais le ton était violent. Il était grand et bâti, il parlait anglais, il avait une grosse barbe, il parlait fort. C’était tard le soir, il avait peut-être bu. Nos répliques étaient furtives et chuchotées, mais nos regards méprisants. Sur le coup, nous avons ri. Brièvement. La douleur, celle-là, est arrivée avec le silence. Honte. Exclusion. Isolement. Rage. Impuissance.

Je parle de cette soirée où j’ai encore marché avec mon copain, près du métro Berri, par un temps venteux. J’avais mis mon manteau auquel était accroché un carré rouge. Un homme est sorti de nulle part. Soixantaine. M’a regardé avec haine. A imité une flatulence avec sa bouche en me montrant son majeur. De ses yeux meurtriers et de son majeur, il a pointé mon carré rouge, puis mon visage. C’est de lui que je parle, c’est de l’autre. Mais encore, le silence s’impose.

Je ne veux pas savoir d’où leur vient cette violence, je me doute que c’est par un manque de savoir-vivre, par un choc des cultures (je crois que le premier était un touriste), par une relation problématique à l’autre ou par ignorance. Si ces hommes étaient mieux informés du débat comme un adulte qui rencontre pour la première fois de vrais homosexuels épanouis et « hors-ghetto », j’ose croire qu’ils n’agiraient pas de la sorte. Peut-être sont-ils également des êtres simplement exécrables, qui privilégient la violence; dans ce cas je ne perdrai pas mon temps à chercher pourquoi. Ma question est la suivante : comment s’explique le fait que ces gestes de haine soient si souvent perpétrés (deux fois en trois jours dans mon cas, et tant et tant de fois lors de manifestations) dans mon milieu, dans mon quartier, dans ma ville, alors que des gestes tout aussi personnellement dirigés ne sont pas posés aussi souvent lorsqu’il est question d’homophobie et de racisme (encore une fois, dans mon milieu, dans mon quartier, dans ma ville)? En fait, ces hommes croient-ils que la position politique est une chose à ce point individuelle qu’elle ne mérite pas qu’on se garde une petite gêne? Croient-ils qu’afficher sa position par un carré rouge, symbole de luttes démocratiques et d’ouverture à l’autre, est un appel à la violence? Peut-être croient-ils qu’il s’agit du seul moyen de répondre aux nombreuses manifestations populaires pourtant si pacifiques?

Aussi violentes soient-elles, les manifestations auxquelles je ne participerai jamais existent, celles pro-vie, anti-gay et racistes. Elles ont le droit d’être comme les quelques rassemblements (étaient-elles vraiment des manifestations?) des étudiants verts à Montréal. Un crachat, une insulte, un fuck you en la direction de celles et ceux qui affichent leurs couleurs n’est pas une manifestation. C’est une attaque personnelle qui vise à rabaisser, à ridiculiser, à taire, à blesser, à faire honte, à exclure, à enrager et à rendre un individu impuissant. Il n’y a rien de politique là-dedans. C’est de la violence d’un individu à un autre.

Alors j’arrive à une figure au centre du conflit dans lequel nous sommes. La situation s’est envenimée et la violence est devenue un thème seulement lorsque le conflit s’est individualisé. C’est lorsque les injonctions sont apparues que des enseignants ont commencé à faire de l’insomnie et de l’anxiété. C’est lorsque ces mêmes injonctions sont devenues des pluies que la police est intervenue dans nos collèges. C’est lorsque la directrice du collègue dans lequel j’enseigne a décidé de forcer le retour en classe, tournant ainsi le dos à la décision collective et démocratique des étudiants pour ne faire plaisir qu’à quelques individus, que des étudiants ont été matraqués et poivrés. C’est lorsque un individu a décidé d’en avoir ras-le-bol d’une couleur et d’une forme qu’il a décidé de cracher au visage à un autre individu qui les portait. C’est là que se trouve la violence. Elle ne vient pas des étudiants qui manifestent, elle ne vient pas des associations. Elle ne vient pas des carrés rouges ni des carrés verts. Elle vient d’un individu, qu’il soit un automobiliste qui fonce dans les manifestants, un passant, un policier ou un Premier Ministre. Elle vient de celui qui connaît assez sa force et sa haine pour faire mal à un autre qui montre ses couleurs avec un courage jusque là inconnu.

Car, on l’oublie, il est courageux d’avoir l’air gai et étranger. C’est d’une tristesse sans nom : ça prend du courage pour assumer publiquement et célébrer ses origines et son orientation sexuelle. Je comprends désormais qu’il faut être courageux pour montrer aux autres que nous sommes de gauche, que nous militons contre la hausse des droits de scolarité et contre le néolibéralisme. Avec fierté, avec un peu de tristesse, je comprends que le carré rouge devient aussi le symbole du courage.

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2 Commentaires

  1. Wow, Cristina!

    Tu le sais: tristement, je maîtrise mieux le français que l’espagnol, surtout à l’écrit.

    Je te remercie pour ce long et beau commentaire. Cette phrase que tu cites, « bueno, si no te gusta aquí, entonces… » est d’une violence sans nom. On ne m’a jamais dit cela, c’est peut-être parce que je suis au Québec depuis trop longtemps et qu’on me considère comme un « Québécois de souche » (on me l’a dit pas plus tard qu’hier), ce qui n’est pas mieux car mensonger: je ne suis pas Québécois de souche et me sens, d’un point de vue identitaire, tout aussi déchiré entre deux nations et surtout deux sensibilités que tu dois l’être sans doute. Nous avons le droit de nous indigner là où nous nous trouvons, que ce soit une terre natale, une terre d’accueil ou un lieu de passage: il n’en va pas de notre naissance, mais bien de notre engagement dans ce pays dont la société qui y vit est plus importante que le lieu physique sur lequel elle évolue.

    Merci d’avoir partagé ce commentaire. Je comprends tout à fait les références et l’indignation que nous partageons, car elles se placent, pour toi et moi, pas trop loin du sud aux prises avec des révoltes plus grandes qui nous servent d’exemple et d’inspiration.

  2. Cristina

    Me gustaría tener la habilidad lingüística necesaria para dejarte unas palabras en francés, pero me tu texto me ha tocado la fibra de tal manera, que sólo el castellano me es posible. No sé si esperabas alguna respuesta o palabras de aliento, lo que sí me queda claro es que quiero escribirte algo. Los primeros tipos de ataque a tu integridad que tu relatas dan cuenta del placer que se siente al provocar alguna forma de dolor. No sé si es una cadena de desquites o qué, pero de una forma u otra, siempre herimos y siempre nos hieren. Recuerdo haber sido cruel con algunas compañera de curso por diferentes motivos y me avergüenzo. Pero más me acuerdo cómo algunos « amigos » y sus padres (adultos con criterio formado) me enrostraron mi condición familiar irregular como si yo tuviera alguna respuesta al respecto. Este dolor todavía me acompaña, a pesar de que siento que he aprendido a pasarme por la raja un montón de comentarios venenosos.
    El tercer tipo de ataque gratuito es, a mi parecer, algo muy particular de esta sociedad quebequense a la que aparentemente le carga todo mensaje, verbal o no, que pueda ser considerado como provocador o disidente. Tengo la impresión que aquellos que te insultaron en plena calle tomaron como una afronta verte llevar tan gallardamente tu carré rouge que grita en silencio todas las razones por la cuales se es parte de este movimiento social. No lo justifico, y al mismo tiempo reconozco que este movimiento está educandonos a todos a ver un poquito más allá de nuestras narices. Quizás cuando como sociedad logremos una mejor cultura de debate, ojalá gracias a este movimiento, ataques como los que viviste serán tan anacrónicos que no te harán mella.
    De donde yo vengo, es casi tradición agarrarse por política or por la contingencia en general. Sin embargo aquí no he sido muy bien mirada por mis semejantes quebequenses cuando con ardiente convicción he expresado mis opiniones. Muchas veces se me ha dicho, « bueno, si no te gusta aquí, entonces… »
    Y es ahí donde tengo el enorme placer de decirles que no contemplo la idea de irme ni de dejar decir lo que pienso.
    ¡Buen texto! Me hizo acordar de muchas cosas.

    Saludos

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