Déambulation 37. Pour en finir avec Stockholm

Écrit dans les airs, entre l’Europe et l’Amérique.



L’heure des bilans est à peine entamée, alors que je suis en plein chemin du retour, entre un film et quelques regards au-dessus des nuages. Je ne sais pas encore quelle place ce voyage prendra dans les semaines qui suivront, mais je dois avouer que jamais je n’ai vécu de périple aussi étrange. Il fallait s’en douter : la liste des différences entre Barcelone et Stockholm est si longue qu’il est ridicule de la dresser. Mais le bilan ne se fait pas dans la comparaison.


Lors de ma première visite à Stockholm, l’hiver dernier, j’avais pressenti une sorte de construction d’image, une volonté des habitants de la ville d’être autre chose qu’ils ne sont réellement. Je n’avais pu approfondir ce sentiment, puisque mon séjour s’est fait pendant le temps des fêtes, moment particulier de l’année, alors que nous passons tous de la célébration à l’attente, de la fête à l’ennui. Ce sentiment s’est confirmé cet été, alors que je vivais avec ma sœur qui y séjourne depuis déjà deux mois et son copain qui y est depuis cinq ans, sans compter mon amoureux avec qui je pouvais échanger mes impressions parfois fausses, parfois partagées. On m’a dit que les Stockholmois voudraient que leur ville soit New York, le New York de l’Europe, avec ses gens cool, son arrogance, son authenticité et toutes ses constructions parfois vides (à cela, je réponds avec un emprunt fait aux paroles de ma sœur : il faut des graffitis et des sans-abris pour avoir New York; Stockholm la riche et la propre est bien loin de tout ça). On m’a dit que les Stockholmois sont parfois aux prises avec cette volonté d’être toujours bons, toujours mieux, d’être aimés. Cela, je l’ai senti. Fortement. Il m’est arrivé de voir des situations tourner à vide afin qu’un conflit ou un débat soit désespérément évité. Il m’est arrivé de voir une femme s’enorgueillir du peu de divergence d’opinions au parlement et même souhaiter encore plus de consensus pour ce qu’elle appelait une meilleure démocratie.

Au total, je n’ai vécu dans cette ville qu’un peu plus de trois semaines. Mes impressions sont grasses et brouillon. Elles laissent des traces partout et n’ont rien de clair. Je n’ose pas dire j’aime ou j’aime pas, la question n’est pas là. Seulement, il y a quelque chose dans ce désir d’être bon qui m’a frappé, qui m’a autant ému qu’agacé.

La Suède est un pays qui sert encore d’exemple à plusieurs autres, jusqu’à irriter certains de mes amis européens: un bon élève qui sème autour de lui jalousie, admiration et agacement, un bon enfant avec les défauts de ses qualités. La perfection parfois cache bien des problèmes.

Je n’ai pas déambulé, à Stockholm. J’ai pourtant beaucoup marché, regardé le ciel au-dessus des parcs, contemplé la Baltique sur laquelle la ville semble flotter. Mais mes photos sont restées touristiques : paysages de cartes postales, couchers de soleil archi clichés, obsession du sol et de la mer comme j’y étais cloué, comme si je m’y noyais. 



Mon regard n’a pas trouvé son point d’horizon pour me faire rêver. Les premiers jours, j’ai mis la faute sur le manque de solitude. Ensuite, sur le fait que tout est si cher que chaque pas doit se compter et s’organiser. Ensuite, sur la chaleur des jours, sur le froid des soirs, sur la routine, sur la langue, sur l’absence d’intimité. En réalité, c’est que j’étais tellement autre, dans cette ville, que la liberté des pas n’était pas au rendez-vous. La perfection voulait être partout, et lorsqu’elle n’y était pas, c’était alors la laideur, le bruit et l’intolérance qui se révélaient. À rebours (mais pas encore assez), je me dis qu’à force de vouloir être toujours bon, toujours meilleur, on finit par s’éloigner de son but et devenir autre chose. Malgré la beauté omniprésente et cette société si fière avec raison de son ouverture.


Je ne sais pas ce que je cherchais à Stockholm, mais je ne l’ai pas trouvé. J’aurais voulu déambuler dans cette ville apparemment ouverte sur le monde, tolérante et tournée vers l’avenir. J’aurais voulu m’y sentir assez aisé pour m’y perdre, assez dépaysé pour m’y mettre en mouvement constant. Quelque chose d’immobile s’est pourtant imposée, coupant ce vent qui me pousse et ce fil qui me tire lorsque j’erre. En regardant mes photos de voyage, je ne vois que l’évidence : des photos de voyage. De beaux paysages, de la belle lumière, rien de vraiment créatif. Rien qui dit ici, je me suis arrêté pour regarder le ciel. Mon regard s’est trop attardé droit devant, parfois vers le sol un chemin toujours-déjà arpenté.

Je sais que je suis allé à Stockholm pour aller voir ma sœur dont je m’ennuie déjà. Mais à partir de ces réflexions, la question s’impose : pourquoi est-ce que je voyage? Pourquoi est-ce que je déambule?

Pour être meilleur, sans doute. Pour être « bon ». Pour connaître le monde et entretenir une relation avec les lieux (donc avec le monde) plus sensible, plus profonde, moins accoutumée. Pour éviter le patriotisme exacerbé, l’appartenance aveugle, la fixité. Pour être toujours en mouvement, puisque la terre tourne. C’est ainsi, à mon avis que je deviens un meilleur être humain. Je crois que mes voyages et mes déambulations sont portés par le même désir que j’ai senti chez les Stockholmois.

Malgré mon étrangeté évidente (je me suis rarement senti aussi Américain, étranger, immigrant, latin, sudiste et hystérique que dans cette ville), Stockholm était un miroir difficile à regarder. Ceci explique cela : il m’a été impossible de déambuler dans une ville qui me confronte à cette névrose à l’origine de mes promenades, comme si mes pas se perdaient au fond de l’eau entre deux îles magnifiques. C’est avec cette tristesse que j’ai quitté Stockholm, accompagnée de la peine de dire encore une fois au revoir à ma sœur cette fois pour plusieurs mois.

Il est temps de reprendre mes pas chez moi, malgré le retour qui me fout la tête dans le travail, qui ferme la parenthèse et qui tente de me la faire oublier. Je ne cesserai jamais de voyager, mais je le ferai désormais en connaissant le risque que mes pas ne trouvent pas cette liberté. En attendant, mieux vaut profiter de Montréal. La névrose y est la même, les besoins aussi. Mais les pas se font plus sûrs et foulent le sol aussi fortement qu’ils s’effacent derrière moi. Seul le regard demeure et cet objectif parfois flou, parfois coloré. Je me permets alors ces tautologies : Stockholm n’est pas Barcelone et je la quitte pour retrouver Montréal. Aussi simple que ça.
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