Déambulation 36. Pour parler du nord.

Je voudrais parler du nord comme on retrouve parfois ailleurs ce qui sied en soi et qu’on voudrait cacher, l’été, aux bords de la Méditerranée. J’ai les lèvres volubiles lorsqu’il s’agit d’ouvrir les voyelles, de se racler la gorge, de rouler ses R. J’ai du mal à parler avec la bouche pointue et l’hiver engourdit encore ma langue. Je ne sais pas tout à fait comment on fait pour parler du nord. 

Pourtant le blanc au-dehors me rend encore heureux, comme si, dans cette pureté tombée du ciel, je voyais un appel non pas des origines mais bien des humeurs qui m’ont construit. J’ai le sommeil lourd et la bière me réchauffe; l’ivresse m’est agréable quand il fait froid. 

Je suis allé dans le nord pendant les pires mois de l’hiver pour trouver des évidences : journées courtes et nuits interminables, belle neige déposée sur les toits tantôt lentement, tantôt en rafales. Au-delà de la beauté européenne si extraordinaire pour un Nord-Américain, je n’y ai pas trouvé grande différence avec l’hiver de ce que j’appelle aujourd’hui chez moi, ces hivers torrides du Québec, avec ce froid qui gèle mes cils chiliens et qui nous force à la recherche constante de refuges autour d’un feu n’étant en réalité que le chauffage souvent déréglé d’un appartement embué.

Alors pourquoi le nord, après un mois ensoleillé à Barcelone, ville qui a su éveiller chez moi des larmes issues du sud, de ces drôles d’origines hispanophones et portuaires que je ne maîtriserai jamais entièrement? Pourquoi cette fascination de ces pays nordiques, alors que celui qui est devenu mien est le seul en Amérique à partager la noirceur et l’austérité qu’on attribue à ces territoires? Le Canada est un pays nordique, nous le savons tous.

Pourtant, à Montréal, il fait chaud. L’été est une névrose; bien que l’abondante pluie rappelle parfois la neige sans toujours rafraîchir nos têtes, elle cède sa place rapidement aux canicules et aux sécheresses. L’été est festif comme Barcelone, mais court et dense comme Stockholm avec ses rues remplies, ses bains de soleil et sa Baltique, avec ses touristes et ses top-modèles, ses promeneurs et ses cyclistes. Pourquoi donc aller si loin, si ce n’est que pour parler de ce qui se trouve chez moi? Pourquoi aller dans le nord alors que j’y vis?

Peut-être parce que Barcelone est une ville si éloignée de cette nordicité à laquelle j’ai fini par m’identifier, du moins en partie, pour laquelle j’ai aujourd’hui une réelle fascination non pas exotique car je m’y inclus. Peut-être parce que Barcelone s’avérait à être un choix évident quant à la confrontation à soi-même que je recherchais : ville visitée seul, j’étais pris à parler ma langue maternelle et à renouer avec ces codes profondément enfouis en moi – immobilité, sens de la fête, arrogance, fierté, force de l’identité et privilège du partage au détriment de la sauvegarde tous azimuts du privé – pour arriver à écrire en toute authenticité, mais aussi pour m’ennuyer des autres codes, de cet autre langage, plus retenu, plus efficace, plus coupé au couteau, celui de notre nord guidé par de complexes rituels trop souvent vus comme des évidences.

C’est alors ainsi que je quitte Barcelone pour aller revoir Stockholm que j’avais laissée à l’abandon, ensevelie sous la neige et baignée dans l’obscurité. C’est ainsi, avec la tristesse mêlée à la curiosité des départs, que je quitte à nouveau le chaos qui m’a tant bercé, le vacarme que je n’entends plus, le vent salé, la nudité, les danses de nuit et la vie à ciel ouvert, afin de tenter, avec la violence de la différence et des contrastes vécus à même le corps, de voir s’il est encore possible de déambuler dans un paysage nordique, avec sa poésie et son silence, avec sa folie qui se compare mal mais qui est tout aussi forte que celle des pays ayant l’audace de se lier aux clichés attribués au sud. Ce sont bien eux, ces clichés, qui ont fait de moi un réel déambulateur à Barcelone.  
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Un commentaire

  1. Très intéressant, cette confrontation à la langue maternelle, aux origines. J'en voudrais plus, même! 🙂 Qu'est-ce que tu entends par "immobilité"?"C’est ainsi, avec la tristesse mêlée à la curiosité des départs, que je quitte à nouveau…"Je me suis dit récemment que je m'attachais davantage aux lieux qu'aux gens. C'est une figure de style, elle verse un brin dans le pathos, mais… je te comprends. Partir, c'est toujours la rencontre de deux émotions vives et contraires.As-tu déjà été fouiné dans le groupe de recherche sur la nordicité de Daniel Chartier? Il me semble que tu pourrais apporter quelque chose de bien intéressant (en tout cas, ton recueil mérite d'être intégré dans leur corpus).Ok! Je t'écris un roman moé là.Bon Stockholm à toi, cher. À Montréal, c'est la canicule.françoise xx

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