Déambulation 26-27. Les chemins du regard



26 – Les chemins


Un an et demi est passé depuis ma première visite à Berlin. Dès mon départ, j’avais lancé au loin la promesse de mon retour. Je me réjouis de voir que cette promesse fut tenue. Je revois la ville dans un tout autre contexte. L’an dernier, j’étais accompagné de mon amoureux ; nous avions fait le périple européen typiquement américain : de brefs sauts d’une ville à l’autre dont le mouvement constant nous confrontait sans cesse, au final, à nous-mêmes. Berlin tombait vers la fin de notre route, douzième ville sur treize, sixième pays sur sept. Le mois d’août était fidèle à lui-même, ici comme ailleurs : la ville n’était plus qu’activités culturelles, touristes et chaleur. Vu les circonstances et l’épuisement, nous avions passé le clair de notre temps à déambuler véritablement et à éviter le chaos en nous posant dans des cafés et des bars pour regarder la ville changer de visage au rythme des pas effrénés des touristes. La promesse du retour n’était pas innocente : j’ai quitté Berlin avec une réelle envie de la voir à son vrai jour (si une telle chose est possible pour un étranger), débarrassée des intrus dont je fais encore partie, paradoxalement. 

 
Aujourd’hui, le moment me semble bien choisi, lors cette partie creuse de l’année, après Noël et le jour de l’an, en pleine fatigue causée par l’année qui vient de passer et les bilans obligés, mêlée d’un renouveau vertigineux qui suit l’épiphanie. Je me trouve dans ce même état, éloigné de l’indifférence, mais tombé de haut à force de célébrations, de  congés fériés et de carence de solitude, tous trois forcés par les fêtes et surtout par Stockholm que j’ai quitté tôt ce matin avec bonheur et tristesse, avec envie et regret, comme lorsqu’on quitte une belle année pour amorcer la prochaine. 
 
C’est un état que je juge propice à la déambulation. Cette fois, je suis seul à Berlin, émerveillé par ce que je connais déjà, anxieux de rencontrer ce que mon regard n’a pas su révéler il y a un an et demi. Ce sera la première fois que je déambulerai dans un lieu de retour qui reste néanmoins encore inconnu, mais dont la familiarité m’émeut. La vérification des clichés tant appréciée à Stockholm est impossible pour moi, ici. Cette étape est déjà franchie et Berlin a su davantage les briser que les approfondir. Quel est alors le chemin qui se dessine? Je ne peux prendre appui sur mon expérience de voyageur comme je l’ai fait en Suède ; je ne peux feindre la quotidienneté puisque je veux la fuir. Je suis dans un drôle d’entre-deux, coincé entre la déambulation en lieu familier (qui a eu raison de moi à Montréal) et le voyage en terre inconnue. Entre Montréal et Stockholm, quelle déambulation, quels chemins, saurai-je entreprendre? 

Attablé dans un café, mon appareil est près de moi. J’ai pris peu de photos intéressantes. Je suis encore un touriste dont les pas sont pourtant plus légers parce que je reconnais cette rue, devant moi, remplie d’une histoire personnelle, presque privée. La rue voisine m’est totalement inconnue.
 
Je marcherai en zigzags, les prochains jours. 
 

 

 


27 – Du regard
 
Il est facile de déambuler à Berlin, bien plus qu’à Stockholm enneigée, silencieuse et sombre, même si elle est d’une beauté incomparable dont la lumière force le regard à faire des tours étourdissants : la neige est souvent d’une blancheur immaculée savamment éclairée par cette lueur qui n’a pas le temps de réfléchir sur le sol, puisqu’elle s’arrête aux façades colorées, obligeant la tête à s’élever vers le ciel changeant. En contrepartie, j’ai retrouvé un Berlin engourdi, dans la saleté post-réveillon et dans la grisaille. On dirait franchement que Berlin a encore du mal à se remettre de sa gueule de bois. Pourtant, la vastitude de cette ville permet tant de tours et de détours qui poussent la fatigue au-delà de ses extrêmes pour laisser ses marcheurs entrer dans une sorte d’erre d’aller : bien souvent, je me suis dit « je suis épuisé, pourtant je ne peux plus m’arrêter ». On s’étourdit ici aussi, mais comme dans toutes les grandes villes : voitures, passants, lumières, bruits, et soudain le silence et un espace vacant, un no man’s land aussi hideux qu’émouvant qui s’ouvre sur un nouveau monument, un musée révolutionnaire ou simplement un café agréable. En cela, Berlin est une grande ville comme les autres, puisqu’elle offre des surprises aux marcheurs qui le méritent. Les autres oublieront vite les cent pas qu’ils auront faits ou s’arrêteront au pire moment, vaincus par la fatigue en plein vide entre deux quartiers. Berlin est une ville difficile qui fait pourtant le bonheur de celui qui déambule jusqu’à la tombée de la nuit. 



Le regard en est pour quelque chose. Si mon regard s’est étourdi à Stockholm parce que toujours simultanément captivé par le sol, l’horizon et le ciel, Berlin attire l’œil par ses murs. Le jeu de mot est horrible, mais les murs de Berlin sont ce qui me rattache à cette ville en tant que déambulateur (autrement, ce sont surtout les gens, la culture, les lieux, la liberté qui s’y dégage, etc.). Les bâtiments de l’est, gigantesques forteresses qui abritent tant de gens, me fascinent puisque je sais que plusieurs d’entre eux ont été construits dans les pires moments, sans compter que certains des locaux sont encore vides! D’autres bâtiments, plus nombreux à l’ouest, brillent des reflets sur le verre et sur le métal. Les structures du S-Bahn attirent autant que la ligne d’horizon qu’on voit parfois, au loin. Les rues sont si vastes que le ciel nous paraît minuscule. 




Mon regard s’est rarement élevé vers le ciel, de même que pour le sol qui n’offrait que débris et trottoirs peu pittoresques. Mon regard est resté la plupart du temps à auteur d’horizon, me décourageant d’aller faire le touriste dans la tour de la télévision de l’Alexanderplatz ou dans le Reichstag pour contempler une vue panoramique en hauteurs sur la ville. Je crois qu’on regarde obligatoirement cette ville dans les yeux. 

 
En cette dernière soirée à Berlin, je comprends l’importance du regard en pleine déambulation. Puisque je connaissais déjà plusieurs quartiers, j’ai pu m’accrocher à l’horizon, aux yeux des passants, aux vitrines et aux murs  de la ville, comme si le point de fuite attirait le corps, guidait les pas. La déambulation était simple, ici, naturelle. Photographiquement, cela s’est traduit par des images très frontales – je m’en rends compte aujourd’hui en regardant les photos que j’ai prises ces quatre derniers jours – et paradoxalement imposantes. Peu de paysages, sinon quelques vastes rues délimitées par d’énormes bâtiments et encombrées de fils de tram, fils électriques, déchets et chantiers de construction. Surtout des façades, des ruines et des murs (cette ville est remplie des plus beaux graffitis!) qui ne laissent au regard aucune échappatoire. 



On dit que le street art est « dans ta face », qu’il oblige le spectateur à s’y engager comme on s’engage dans un combat. Instinctivement, je n’ai pu faire autrement que de photographier les murs et ses couleurs. 

 

 

Je reviens à Montréal dans quelques heures. Il me faudra nécessairement du temps pour comprendre ce que je suis venu chercher, peut-être même pour arriver à déambuler chez moi. Pour l’instant, je dois mettre sur papier et dans ma poche ce que j’apprends. J’ai peut-être, à Montréal, négligé le regard, non pas son intensité ou son importance, mais son mouvement. C’est peut-être cela qui faisait défaut : à Montréal, je ne savais plus quoi regarder. Ou plutôt, je ne voyais plus ; je misais tout sur le fait de re-garder, comme une garde renouvelée. Déambuler à Berlin alors que je l’avais déjà vue une première fois n’est pas innocent, finalement. Je re-gradais nécessairement, mais j’ai vu, j’ai tant vu. C’est peut-être une nouvelle piste.
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2 Commentaires

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