Déambulation 17. Rose et postmoderne

Ce n’est pas encore l’été, pourtant la chaleur nous ment. Air climatisé, techniques d’aération, petites tenues et breuvages glacés : nous sommes déjà devenus fous pour ne pas mourir cramés, étouffés, déshydratés. La terre a plus d’un tour dans son sac pour nous faire violence : nous voici déjà en plein été avant le temps, en pleine canicule, dit-on, qui ne sera pas la dernière cette année, assurément. Déjà j’entends des prières pour que l’automne revienne. 
Si nous ne savons pas profiter de l’été qui, cette année, sera vachement plus long, du moins je nous vois encore aimer le soleil. Les parcs grouillent de tous ceux que l’on trouve en ville : les nus qui se croient sur la plage, les familles qui se croient chez eux, les mendiants qui se croient sur le trottoir, les musiciens du dimanche qui se croient sur une scène, les lecteurs qui se croient dans une bibliothèque, les athlètes qui se croient dans une salle de gym, les épicuriens qui se croient dans un buffet, les enfants qui se croient dans une salle de jeu, les fumeurs qui se croient dans un centre de compassion, les alcooliques qui se croient dans un bar open, les bloggeurs qui se croient dans un centre multimédia grandement équipé pour rendre compte de ce qu’ils voient tout en facebookant, en consultant leurs courriels et en surveillant la météo sur le même écran. Le parc est un lieu de liberté. Dans un parc, je suis libre. 
Il en va de même dans les rues : remplies, grouillantes, aux mille couleurs, aux mille voix. Je nous entends nous appeler par nos prénoms, par nos diminutifs, par nos surnoms. J’entends les enfants rire, j’entends les amoureux s’aimer. J’entends les pensées de ceux qui déambulent comme je voudrais le faire sous le soleil radieux. 
Malgré la météo, malgré les autres qui en profitent, ce n’est pas un bon timing.

Le printemps est arrivé trop vite et j’ai dû m’ajuster, rapidement, pas assez : déjà l’été s’est installé. Du coup, mes jambes ont lâché.

Sur la ville et sur les autres, je porte encore un regard particulier, de biais, disons, cassé, coupé, démantibulé de détours de la pensée. Ces détours, ces biais, c’est un projet. J’écris. De plus en plus, j’écris. Des poèmes qui ne se retrouveront pas ici. À défaut d’errer, j’écris. Ça rend la tenue de ce blog un peu moins importante.

Ce projet est, disons, collectif. Tourné vers les autres. Il vient de mes voyages, de mon expérience avec les autres, d’une situation qui m’irrite chez nous. Nous, autres. Nous autres. Je parle de l’homosexualité, des homosexuels. Je parle de nous autres, et la première personne du pluriel n’est pas innocente. Nous, collectif, moi et les autres, ensemble. Intimité, amour, désir. Mais aussi groupe, collectivité, société. Entre ces deux dimensions, mon projet. Pour rétablir, en quelque sorte, la séparation qu’on tente de faire. On, nous.

Entre la dimension intime et la dimension collective de l’homosexualité, j’écris. La poésie sera un pont. 

Trop beau le mec et trop belle bite. Je pensais faire une digression avec le billet précédent. C’était un pas supplémentaire vers ce projet. C’était un pont, justement, entre mon projet et le blog. Car, pour arriver à écrire ce projet sans égotisme, sans une certaine domination de mon regard sur ce « nous », je dois me tourner vers les autres. Regarder. Arpenter. Bouger. Déambuler. Être à l’écoute de toutes les interventions issues de ce nous, qu’elles soient belles, poétiques, sexuelles, vulgaires. « Trop beau le mec et trop belle bite » vaut autant qu’un « je t’aime » de la part d’un amoureux, vaut autant qu’un couple qui s’embrasse dans la rue, qu’un couple qui se brise dans un bar. 
 Il faut alors arpenter les lieux, chercher les regards, entendre les voix. Il faut choisir sa cible et la laisser parler un temps. Il faut aller au-delà des murs, au-delà des frontières. Homosexualité, soit, mais villes aussi, quartiers pris d’assaut par nous à travers le monde. Rues, simples rues, simples parcs, simples coins de villes. Rue Ste-Catherine, Vinohradska, Christopher St., Dam, Motzstrasse, Laimgrubengasse, rue Quincampoix. Les dalles du parc de l’Espoir, la statue du parc Lafontaine, les terrasses de la Piazza Bellini, les sentiers du Tiergarten, les buissons du Vondelpark, les chiottes du Parc André Citroën, toutes les plages de Sitges. Parcs et rues d’un coup transformés par notre simple présence. Parcs et rues du monde entier d’un coup liées, formant un seul et unique territoire.

À défaut de pouvoir m’y promener avec ma caméra, je suis postmoderne. Je n’ai nulle envie d’exhiber mes photos de voyage qui ne seront ici qu’une distraction. Google maps, c’est bon pour ça. Nourrir la nostalgie, mais aussi créer une réelle/fausse relation entre les lieux. Imaginez, dans chacune de ces images, ce « nous » dont je parle. Du coup, tout se ressemble dans toute sa différence. 



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Un commentaire

  1. «Parcs et rues d’un coup transformés par notre simple présence.»Les regards tendus par le désir, sur la rue Ste-Catherine rendue piétonne l'été, tendus par un désir parfois triomphant, parfois suppliant, toujours lancinant. Des regards *homosexuels*, qui transfigurent la bosse formée à l'entrejambe de mon ami par ses bobettes en l'idée d'un pénis, un organe qu'il n'a pas. (Pas encore, pas avant sa prochaine opération.)Imaginaire d'un désir débalancé insufflé aux espaces investis par la communauté homosexuelle. Les lieux gais, espace des possibles identitaires.(garconboucheritinerant)

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